Les 4 fonctions de la pensée selon Jung et dans le Tarot de Marseille

Psychologie analytique et symbolisme des arcanes majeurs


Il existe une rencontre surprenante — et pourtant profondément cohérente — entre la psychologie de Carl Gustav Jung et le Tarot de Marseille.

L’un cartographie l’architecture invisible de la psyché humaine. L’autre déploie, en vingt-deux images, le grand théâtre des forces qui nous habitent.

Deux langages différents pour dire, au fond, la même chose : la complexité de l’être humain et son chemin vers lui-même.


Jung et les 4 fonctions de la pensée

Dans Types psychologiques (1921), Jung propose que la psyché perçoit et juge le monde à travers quatre fonctions fondamentales, organisées en deux axes d’opposition :

L’axe rationnel — celui du jugement :

  • La Pensée : elle analyse, classe, distingue le vrai du faux. C’est la fonction de l’intellect et du discernement.
  • Le Sentiment : il évalue selon les valeurs affectives, les liens, ce qui compte au fond du cœur. Ce n’est pas l’émotion brute, mais une forme de jugement par la sensibilité.

L’axe irrationnel — celui de la perception :

  • L’Intuition : elle perçoit les possibilités, les potentiels cachés, le sens global d’une situation — souvent avant toute analyse consciente.
  • La Sensation : elle reçoit le monde tel qu’il est, ici et maintenant, à travers les cinq sens et le corps.

Chacun de nous développe une fonction dite supérieure — celle qui domine notre façon d’être au monde — et refoule une fonction inférieure, dont l’intégration progressive est, pour Jung, l’un des enjeux centraux de l’individuation : le processus de devenir pleinement soi-même.

Le Penseur, Auguste Rodin, 1904


Les 4 couleurs du Tarot de Marseille : un écho inattendu

Le Tarot de Marseille comporte 56 Arcanes Mineurs répartis en quatre couleurs : Bâtons, Coupes, Épées et Deniers. Chacune correspond à un élément et à un registre de l’expérience humaine :

  • Les Bâtons → le Feu → l’élan, la vision, l’intuition
  • Les Coupes → l’Eau → l’émotion, l’âme, le sentiment
  • Les Épées → l’Air → l’intellect, la pensée, le discernement
  • Les Deniers → la Terre → le corps, la matière, la sensation

La correspondance avec les quatre fonctions jungiennes est frappante.

Elle n’est pas le fruit du hasard : Jung lui-même, fasciné par l’alchimie et les systèmes symboliques de la tradition occidentale, reconnaissait dans ces structures quaternaires une expression universelle de la totalité psychique.


Les arcanes majeurs : là où l’intuition parle

Mais c’est avec les 22 arcanes majeurs que le dialogue entre Jung et le Tarot devient le plus fécond. Contrairement aux arcanes mineurs, qui décrivent des situations et des énergies plus concrètes, les arcanes majeurs évoquent des forces archétypales — des figures universelles de la psyché humaine.

Leur langage est celui de l’image, du symbole, de la résonance. Ils ne décrivent pas : ils parlent, souvent avant même d’être compris. C’est précisément ce que Jung nommait le langage de l’inconscient collectif — ce fonds partagé d’images primordiales que toute l’humanité porte en elle.

Chaque arcane majeur résonne avec un ou plusieurs éléments, et donc avec une ou plusieurs fonctions jungiennes.

En voici quatre exemples, un par fonction.


Quatre exemples : un arcane par fonction

🌬 La Pensée — La Justice (VIII)

La Justice tient dans sa main droite une épée dressée, dans sa main gauche une balance. L’épée et la balance sont toutes deux en métal — matière de l’Air, élément de la Pensée.

Cette carte incarne la fonction pensante dans ce qu’elle a de plus pur : le discernement, la capacité à peser, distinguer, trancher. Elle ne juge pas par émotion, ni par intuition — elle pose les faits sur la balance et tire ses conclusions avec clarté et rigueur. En termes jungiens, c’est la fonction rationnelle appliquée à son degré le plus élevé : la conscience qui sait ce qu’elle fait et pourquoi.


💧 Le Sentiment — La Lune (XVIII)

La Lune règne sur la nuit. Deux tours s’élèvent de part et d’autre d’un chemin qui s’enfonce dans l’obscurité. En bas, une écrevisse remonte des profondeurs de l’eau. La lumière lunaire, blanche et froide, éclaire sans réchauffer.

Cet arcane est une plongée dans les eaux profondes du Sentiment — non pas les émotions de surface, mais les courants souterrains qui nous gouvernent souvent à notre insu : peurs ancestrales, désirs enfouis, attachements invisibles. La Lune, dans la tradition comme chez Jung, est l’image de l’inconscient personnel — ce monde intérieur fait d’images, de rêves et d’affects que la lumière du jour ne suffit pas à éclairer.


🔥 L’Intuition — LA PAPESSE (II)

La Papesse est assise, immobile, un livre ouvert sur les genoux. Elle ne parle pas. Elle ne se déplace pas. Elle sait.

Cette posture de silence et de recueillement est la métaphore la plus juste de la fonction intuitive : une connaissance qui ne passe pas par la démonstration, qui précède l’analyse et la dépasse. La Papesse ne raisonne pas : elle perçoit. Elle ne mesure pas : elle pressent. Le livre qu’elle tient dit que tout le savoir n’a pas besoin d’être explicité pour être réel. Gardienne des seuils et des mystères, elle incarne l’intuition dans sa dimension la plus profonde : une perception qui émerge des couches silencieuses de la psyché, là où Jung situait l’inconscient comme source de sagesse.


🌿 La Sensation — L’Impératrice (III)

L’Impératrice est assise sur son trône, couronnée, tenant son sceptre-bâton. Elle est entourée des attributs de la nature féconde, de la matière généreuse. Son bouclier porte un aigle — symbole de l’Air — mais la Terre est également un élément essentiel de cet arcane dont on dit qu’il est l’icnarnation de l’âme : l’Impératrice règne sur le monde sensible, sur la chair, sur le corps, sur tout ce qui croît et se manifeste.

En termes jungiens, L’Impératrice représente la Sensation dans sa plénitude : la capacité à être pleinement présent dans le corps, à accueillir le monde tel qu’il se donne à nos sens. Pas de spéculation, pas de projection — juste la réalité vivante, palpable, ici et maintenant.


Le Bateleur, L’Étoile et Le Monde : la totalité

Trois arcanes majeurs méritent une mention particulière, car ils portent en eux les quatre éléments réunis — et donc les quatre fonctions jungiennes simultanément.

Le Bateleur (I) pose sur sa table les quatre outils : bâton (Feu), coupe (Eau), épée (Air), denier (Terre). Il est le Moi conscient en chemin vers l’éveil — celui qui dispose de toutes les fonctions mais doit apprendre à les orchestrer à partir d’un choix conscient.

L’Étoile (XVII) déploie dans son décor une harmonie des quatre éléments : les étoiles scintillantes (Feu), l’eau vive de la rivière (Eau), le ciel et l’oiseau en vol (Air), le sol généreux (Terre). Elle est l’image d’un équilibre accompli, d’une paix intérieure profonde, d’une osmose avec l’environnement.

Le Monde (XXI) inscrit aux quatre coins de la carte les quatre vivants de l’Apocalypse : le lion (Feu), l’aigle (Eau), l’ange (Air), le taureau (Terre). C’est la psyché accomplie, le Soi réalisé de Jung — l’individuation portée à son terme.


Pourquoi cela fonctionne-t-il ?

Le Tarot de Marseille n’est pas un outil de divination au sens littéral du terme. C’est un miroir symbolique — un système d’images conçu pour activer des résonances profondes en nous. Lorsqu’une carte nous interpelle, ce n’est pas parce qu’elle prédit l’avenir : c’est parce qu’elle touche quelque chose que nous portons déjà en nous.

C’est exactement ce que Jung appelait la fonction symbolique de l’inconscient : cette capacité de la psyché à se parler à elle-même à travers des images, des métaphores, des archétypes.

Les arcanes majeurs ne s’expliquent pas d’abord : ils résonnent.

Avant la pensée, il y a la sensation.

Avant l’analyse, il y a l’intuition.

En ce sens, le Tarot de Marseille est peut-être l’un des systèmes symboliques qui exprime le mieux ce que Jung avait compris : que la psyché humaine est quaternaire, que nous sommes tous les quatre fonctions à la fois, et que la sagesse consiste non pas à en choisir une, mais à apprendre à les habiter et à les équilibrer toutes.


Sources

  • C. G. Jung, Types psychologiques (1921), Georg éditeur, traduction française Yves Le Lay
  • Alejandro Jodorowsky & Marianne Costa, La voie du Tarot (2004), Albin Michel
  • Paul Marteau, Le Tarot de Marseille (1949), Arts et Métiers Graphiques


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