Le titre de l’article vient directement d’une formule du psychanalyste Jacques Lacan.
Il y a une idée de Lacan qui, une fois comprise, change durablement le rapport qu’on a à soi-même : le réel est troué.
Autrement dit, il existe toujours, en chacun de nous, une part de notre vécu qui échappe aux mots — un manque originel, ni accidentel ni à corriger, mais structurel. Ce trou peut faire souffrir ; il est aussi, paradoxalement, ce qui nous fait désirer, créer, avancer.
Dans cet article, je vous propose un parcours dans quelques concepts clés de la psychanalyse — le réel, le symbolique, l’imaginaire, le nœud borroméen, le sinthome — pour mieux comprendre ce manque qui nous constitue, et surtout pour explorer comment apprendre à vivre avec lui, plutôt que de chercher sans cesse à le combler.
Nous allons aussi explorer comment vivre avec nos failles plutôt que les combler : psychanalyse, yoga et tarot face au manque et au désir.
1. Le réel est troué
Le réel, chez Lacan, n’est pas la « réalité » au sens commun (la table, la chaise), mais tout ce qui, en nous et dans l’existence, ne peut pas être complètement mis en mots, en images, en sens. Dire qu’il est « troué », c’est dire qu’il comporte un manque structurel — une brèche que le langage ne recouvre jamais complètement.
Ce trou n’est pas un défaut à corriger, mais une structure : c’est parce que le sujet lui-même fait trou dans le réel — parce que son inconscient s’origine à ce manque — qu’il existe comme sujet divisé, « barré », plutôt que comme un moi plein et continu.
Où se loge ce trou
Ce manque ne reste pas abstrait : on le retrouve concrètement dans plusieurs endroits de notre vie psychique.
- Dans nos symptômes — ces comportements ou malaises qui reviennent sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, comme des messages venus de cette part de nous qui échappe aux mots.
- Dans certaines impossibilités du couple et de la relation — cette sensation que, même dans l’Amour le plus fort, il reste toujours un malentendu, un écart qu’on ne comble jamais tout à fait entre deux personnes.
- Dans notre désir lui-même — ce moteur intérieur qui nous pousse à chercher, sans qu’aucun objet, aucune réussite, ne vienne jamais l’éteindre complètement.
Autant de signes que ce trou n’est pas un problème isolé, mais une présence discrète dans toute existence humaine.
Portée clinique
Dans la cure analytique, l’analyste ne cherche pas à « boucher » le trou par du sens supplémentaire, mais à laisser le sujet faire l’épreuve de ce réel — souvent vécu comme angoisse — sans le suturer prématurément par des interprétations trop rapides.
Sources : Lacan, Le Séminaire, livre I (1953-54) et livre XXII, RSI (1974-75), Seuil ; Le Séminaire, livre XI, Seuil, 1973 ; Roudinesco & Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1997.
2. Réel, symbolique, imaginaire (RSI)
Ce sont les trois registres que Lacan utilise pour penser toute expérience humaine.
Aucun n’existe seul — les trois s’articulent toujours ensemble, comme les trois anneaux d’un nœud borroméen.
Le symbolique
L’ordre du langage, de la loi, de la structure. Ce qui organise le monde à travers des mots, des règles, des généalogies, du sens transmis — ce qui précède et structure le sujet avant même qu’il parle.
L’imaginaire
L’ordre de l’image, du moi, de l’identification. Lacan le relie au « stade du miroir » : l’enfant se reconnaît dans le miroir et se construit une image de lui-même, unifiée, alors qu’il se vit intérieurement comme morcelé.
Le réel
Ce qui résiste à la symbolisation comme à l’image : la mort, la sexualité dans sa dimension d’impossible, la jouissance pure, le trauma brut avant qu’il soit raconté.
Sources : Chemama & Vandermersch (dir.), Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 2009 ; Réel, symbolique et imaginaire, Wikipédia.
Le symbolique dépasse le langage parlé
Le langage en est le paradigme, mais le Symbolique désigne plus largement tout système de signifiants organisés en structure, où chaque élément prend sa valeur par différence avec les autres (héritage de la linguistique de Saussure).
Il prend ainsi bien d’autres formes :
- la loi et les règles ;
- les structures de parenté, où une place (père, mère, fils) existe indépendamment de la personne qui l’occupe ;
- les rites et rituels, actes agis plutôt que dits mais reconnus collectivement ;
- les systèmes formels (mathématiques, logique, le « mathème » lacanien) ;
- l’argent et les contrats, signifiants purs qui ne valent que par leur inscription dans un système partagé ;
- le nom propre et le patronyme ;
- ou encore les codes gestuels et sociaux dès qu’un geste vaut par convention plutôt que par nature.
Ce qui définit le symbolique n’est donc pas le support, mais la logique différentielle et conventionnelle : un élément vaut par sa place dans un système — jamais par une ressemblance naturelle avec ce qu’il représente, ce qui le distingue de l’imaginaire.
Tarot de Marseille, mythologie, astrologie : des systèmes symboliques
Le Tarot de Marseille en offre un exemple parlant, à condition de bien situer où se loge le symbolique.
La signification et l’interprétation d’une carte ne valent jamais dans l’absolu : elles dépendent d’un contexte donné — une question précise, un tirage adapté — pour une personne donnée, à un moment donné.
Mais la symbolique multivalente de chaque arcane puise, elle, à une source plus universelle : ce que Jung (et non Lacan) a identifié comme des archétypes.
Un archétype, chez Jung, est une structure symbolique universelle, présente dans l’inconscient collectif, qui traverse les cultures, les époques, les origines géographiques, les âges et les genres. Sa fonction n’est pas de représenter une chose précise (contrairement à l’imaginaire, qui ressemble à ce qu’il figure), mais d’organiser une constellation de sens possibles — des figures comme le Pendu, le Mat ou la Maison Dieu renvoient ainsi à des dynamiques psychiques reconnaissables par tout être humain, quel que soit son contexte culturel, tout en se déclinant différemment selon la situation de la personne qui consulte.
C’est cette double nature — un langage à la fois universel dans sa structure et singulier dans son actualisation — qui rapproche le tarot d’un système symbolique au sens large, même si sa filiation théorique renvoie davantage à Jung qu’à Lacan.
La mythologie relève de la même logique archétypale : un panthéon de figures (Œdipe, Narcisse, Phèdre…) qui prennent sens les unes par rapport aux autres, formant un langage symbolique partagé sur les enjeux du désir, de la filiation, de la loi — registre que Lacan, lui, a repris et retravaillé dans une perspective structurale.
L’astrologie, avec ses signes et positions planétaires organisés en un système de correspondances codifiées, obéit à une logique différentielle apparentée.
Ce que ces systèmes ont en commun, et qui explique leur portée en accompagnement, c’est de proposer un langage symbolique tiers pour border et mettre en forme ce qui, dans le réel de l’expérience vécue, résiste à se dire directement — un peu comme le sinthome vient nouer un réel autrement innommable, ces systèmes offrent des signifiants pour approcher ce qui échappe au discours ordinaire.
Sources : C.G. Jung, L’Homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964 ; Jung, Les Racines de la conscience, 1954.
Le Nom-du-Père
C’est l’un des concepts centraux du symbolique chez Lacan.
C’est l’un de ses concepts les plus connus — et l’un des plus mal compris, car son nom prête à confusion.
Le « Nom-du-Père » ne désigne pas le père réel, celui qu’on a eu ou pas dans son enfance. C’est une fonction : celle qui vient poser un cadre, une loi, une place pour l’enfant dans sa famille et dans le monde. C’est elle qui permet à l’enfant de sortir peu à peu d’une relation fusionnelle avec sa mère, et de trouver sa propre place, distincte.
Quand cette fonction s’installe normalement, elle donne au sujet un socle solide pour grandir et se construire. Quand elle manque ou qu’elle ne s’est jamais vraiment mise en place, Lacan y voit une des origines possibles de certaines formes de souffrance psychique plus profondes, comme la psychose : un vide dans la structure qui peut ressurgir plus tard, de façon parfois brutale.
C’est précisément ce vide que le sinthome — dont on parle juste après — peut venir combler autrement.
3. Le nœud borroméen
Pour expliquer comment tiennent ensemble le réel, le symbolique et l’imaginaire, Lacan a emprunté une image aux mathématiques : le nœud borroméen.
Imaginez trois anneaux entrelacés, avec une particularité étonnante : aucun n’est vraiment attaché aux deux autres. Si on les prend deux par deux, ils se détachent librement. C’est seulement à trois qu’ils se tiennent. Et si on coupe un seul de ces anneaux, les deux autres se libèrent aussitôt — toute la structure s’effondre.
C’est une belle façon de représenter notre équilibre intérieur : le réel, le symbolique et l’imaginaire n’ont pas de hiérarchie entre eux — aucun n’est « plus important ». C’est leur bon nouage ensemble qui nous permet de tenir psychiquement. Et quand l’un de ces trois fils est mal noué aux deux autres, la personne peut vivre des formes de souffrance plus profondes, en particulier ce que la psychanalyse appelle la psychose.
Il n’y a donc pas de hiérarchie entre réel, symbolique et imaginaire : c’est la mise en relation des trois qui crée la solidité de l’ensemble. Un sujet « tient » psychiquement parce que ces trois registres sont bien noués — pas parce que l’un serait plus solide que les autres.
Application clinique : la psychose
Chez le psychotique, un des trois ronds n’est pas noué correctement aux deux autres (souvent le symbolique, par forclusion du Nom-du-Père).
Lacan a montré qu’on peut parfois suppléer à ce nœud défaillant par un quatrième élément qui vient réparer l’accrochage : le sinthome.
Source : Lacan, Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-76), Seuil, 2005.
4. Le sinthome
Néologisme inventé par Lacan dans le Séminaire XXIII, à mi-chemin entre « symptôme » et une orthographe archaïque du mot (Rabelais).
Face à un nœud mal fait, Lacan a découvert qu’il existe une solution : le sinthome.
Ce mot — volontairement orthographié à l’ancienne — désigne quelque chose de différent du symptôme classique. Un symptôme classique, on cherche à le comprendre, à le « déchiffrer » pour qu’il disparaisse. Le sinthome, lui, n’a pas vocation à être résolu : c’est une création personnelle qui vient réparer et stabiliser, comme un quatrième fil qui vient renforcer un nœud fragile.
L’exemple que donne Lacan est celui de l’écrivain James Joyce. Tout indique chez lui une fragilité psychique profonde — et pourtant, il n’a jamais basculé dans la souffrance psychotique. Pour Lacan, c’est son écriture, unique et si singulière, qui a joué ce rôle de point d’ancrage : elle l’a littéralement tenu debout.
Ce que la clinique retient de cette découverte, c’est une idée précieuse : parfois, ce n’est pas en « réparant » ce qui ne va pas qu’on se stabilise, mais en créant quelque chose qui nous ressemble profondément — une pratique, un art, une passion — qui vient faire tenir l’ensemble.
Symptôme vs sinthome
Le symptôme classique est un message chiffré, à déchiffrer et dissoudre.
Le sinthome n’a pas vocation à être déchiffré : c’est un point d’ancrage, une invention singulière qui fait tenir le nœud borroméen quand un des trois ronds est mal noué.
Là où le symptôme dit quelque chose qu’on peut traduire, le sinthome ne dit rien — il fait.
Le cas Joyce
Malgré une structure psychotique (un Nom-du-Père non pleinement opérant), Joyce n’a jamais déclenché de psychose franche. Pour Lacan, son écriture — notamment dans Finnegans Wake — a joué le rôle d’un quatrième rond, venant suppléer au nœud défaillant.
Ce n’est jamais l’œuvre qui « signifie » quelque chose sur le créateur — c’est sa fonction structurale qui compte. La question clinique devient : qu’est-ce que cette pratique fait pour le sujet — qu’est-ce qu’elle noue, qu’est-ce qu’elle empêche de se déliter ?
Sources : Séminaire XXIII, Le Sinthome, Seuil ; travaux de Jacques Aubert ; Hervé Castanet, La sublimation et S.K. Beau ; recherches sur le corps-machine dans la psychose (Nebreda, Orlan, Stelarc).
5. Trou et manque : IL EXISTE UNE nuance
Les deux renvoient à une absence structurante, mais ne se confondent pas totalement.
Le manque (manque-à-être)
Lié à la castration symbolique, structure de base du sujet névrosé.
C’est le manque qui inaugure le désir : un trou repéré, nommé, intégré dans le symbolique, qui fait fonctionner la métaphore et le glissement du désir d’un objet à l’autre.
Le trou
Notion plus topologique, liée au nœud borroméen et à la psychose. Un trou radical se produit quand un registre — souvent le symbolique — ne s’est pas inscrit du tout (forclusion du Nom-du-Père). Ce n’est plus un manque qui organise le désir, mais une absence non symbolisée, un vide qui ne « prend » pas dans le langage et peut ressurgir de façon brute dans le réel.
6. Pourquoi le trou est plus anxiogène que le manque
Le manque, une fois symbolisé, a une fonction presque rassurante : il s’inscrit dans une chaîne signifiante, il peut se raconter, se métaphoriser, se déplacer d’un objet à l’autre. Le sujet sait qu’il manque quelque chose, il peut en parler, le désir peut circuler autour. C’est un vide balisé, presque domestiqué par le langage.
Le trou, lui, échappe à cette mise en forme. Il n’est pas nommé, pas raccroché à une chaîne de sens — il reste un pur vide, sans bord symbolique pour le contenir.
L’angoisse chez Lacan est précisément définie comme ce qui surgit quand rien ne vient border le manque — quand on est face à quelque chose de trop réel, sans médiation symbolique pour l’amortir. D’où le fait que le trou soit vécu comme plus brut, plus déstabilisant : il n’y a rien à quoi s’accrocher pour en parler, le penser, le transformer en désir.
C’est cette qualité d’innommable, de sans-bord, qui rend le trou plus angoissant que le manque classique.
C’est souvent ce qui distingue une angoisse « névrotique » classique, liée à un manque qui peut se travailler, se parler, se déplacer en analyse, d’une angoisse plus massive, plus envahissante, face à un trou qui n’a pas encore trouvé de mots, de forme, de représentation — le travail thérapeutique consiste alors moins à interpréter qu’à aider à border, à donner un contour à ce qui n’en avait pas, avant même de pouvoir lui donner sens.
C’est aussi pour cela que le sinthome — l’écriture de Joyce, la musique de Beethoven — est si précieux cliniquement : il ne « résout » pas le trou, mais il lui donne un bord, une forme qui permet de vivre avec, sans être submergé par lui.
Source : L’en-je lacanien, « Lacan pouâte du réel », Cairn.info, 2008.
7. Conclusion : comment vivre avec ce réel troué ?
Face à ce trou structurel, une première tentation est de chercher à le combler : diversions, fuites en avant, dépendances de toutes sortes.
Ces stratégies fonctionnent un temps, mais elles cherchent à faire disparaître ce qui, par nature, ne peut pas disparaître — et c’est bien souvent ce forçage même qui engendre la souffrance et la répétition, les symptômes et les maladies.
Une autre voie, plus féconde, consiste non pas à combler ce trou mais à co-créer avec lui.
C’est exactement la logique du « sinthome » évoquée plus haut : écrire, jouer de la musique, peindre, sculpter — autant de façons de donner une forme, un contour, un sens symbolique à ce qui, sans cela, resterait innommable et pourrait ressurgir de façon brute et angoissante.
L’acte créateur ne supprime pas le trou : il en fait un point d’appui plutôt qu’un point de bascule.
Une étape plus avancée, peut-être, consiste à côtoyer ce trou non plus dans l’urgence de le mettre en forme, mais avec confiance et apaisement — à apprendre à l’habiter plutôt qu’à le subir dans la souffrance.
C’est le terrain propre aux pratiques plus contemplatives et spirituelles : le yoga, le travail sur le souffle, la méditation. Là où l’écriture ou l’art donnent un bord au trou par la création symbolique, ces pratiques proposent une présence directe au vide, sans nécessairement le traduire en mots ni en formes — une façon de faire la paix avec l’irréductible plutôt que de chercher sans cesse à tenter de le résoudre.
Pour ma part, j’ai trouvé à travers l’écriture, la danse, le yoga, le tarot et la contemplation — cette forme de prière ou de méditation intérieure — des moyens habiles, et sans effets secondaires néfastes 😉, pour vivre avec ce réel troué plutôt que de le fuir ou de le subir comme j’avais tendance à le faire avant.
C’est ce cheminement que je propose à travers mes accompagnements, dans mes espaces de yoga, de coaching et de tarot : non pas boucher le trou, mais apprendre à co-créer et à cheminer avec lui, avec confiance, dans la paix et dans la joie.


Passionnant et fécond, comme d’habitude. Merci Nina!
Merci à toi Véronique, lectrice fidèle et attentive.
A très bientôt !
Nina