Avec la Balance, la Papesse, la Justice et Tempérance comme guides
I. L’amour de soi, un piège de l’ego
S’aimer soi même : cette expression, je l’ai entendue tellement de fois dans le milieu du développement personnel et de la thérapie — et pourtant, elle est pour moi très loin de l’Amour véritable.
Je voudrais dans cet article mettre un peu de lumière sur ce que l’on entend vraiment par « s’aimer soi-même ».
L’amour de soi dont on dit qu’il est un pilier de la confiance et de l’estime de soi peut, au fond, être très égotique. Pourquoi ? Parce que, du point de vue de l’ego, nous ne pouvons fonctionner qu’avec notre personnalité de base — nos qualités, nos défauts, nos zones de confort — et nous nous connaissons suffisamment pour penser, agir, vivre à travers ce prisme-là. Ce qui n’est pas « nous », en revanche, est souvent bien plus difficile à aimer.
De la même manière, quand on dit qu’on ne s’aime pas soi-même, c’est encore l’ego qui parle : un ego qui se voudrait parfait et qui, face à ses zones d’ombre, ne peut s’y accueillir sans accepter du même coup qu’il n’est pas parfait.
Or l’être humain ne l’est pas — il est fait d’espaces lumineux et d’espaces sombres à la fois.
Si nous ne nous accueillons pas dans notre entièreté, nous ne pouvons pas nous aimer.
Il me semble alors plus juste de parler plutôt de s’accepter soi-même : être dans une relation d’accueil total de soi, de toutes nos facettes — et elles sont multiples ! Accueillir avec bienveillance chaque part de soi, et apprendre, car cela s’apprend, à prendre soin de soi dans toutes ses dimensions.
II. Le mythe de l’amour de soi en amour
« S’aimer soi-même », je l’ai aussi beaucoup entendu au sujet des relations amoureuses.
On m’a dit et répété pendant longtemps : “si tu es seule, si tu ne trouves pas de partenaire qui te convienne, si tes relations ne fonctionnent pas, c’est que tu ne t’aimes pas assez”.
Grossière erreur de diagnostic ! Il faudrait, dans ce monde idéal mais illusoire, s’aimer d’abord soi-même pour qu’un autre puisse nous aimer — un autre qui, lui aussi, devrait avoir appris au préalable à s’aimer lui-même, bien sûr.
On retombe ici dans les pièges de l’ego. Car comment s’aimer soi-même — c’est à dire être dans cette dimension de soin envers soi, avec douceur et bienveillance, pour poser un baume sur ses zones de souffrance — quand ces qualités d’être, précisément, nous ne les avons pas reçues dans l’enfance, que nous avons parfois même subi des violences, ou bien reçu de l’affection de manière excessive et insécurisante ? (l’excès d’amour étouffe, il n’est pas de l’Amour).
Ces blessures qui ont marqué nos premiers liens, et que nous répétons dans les relations que nous vivons plus tard, comment les guérir seul.e ? Car c’est bien dans le lien que nous nous réparons.
III. La guérison vient toujours de l’autre
C’est grâce à l’autre que nous apprenons à nous aimer nous-même.
Et quand je parle de l’autre, c’est dans un sens très large : quel que soit cet autre.
Cela peut être un animal. Cela peut être la connexion à la Nature. Cela peut être un lien d’Amour profond avec le Divin, ce Tout Autre, ou bien la beauté d’un soleil couchant, un moment de grâce.
Et cela peut être aussi un autre être humain — « suffisamment bon », pour reprendre la belle expression de Winnicott, capable de m’accepter et de m’aimer telle que je suis, dans ma totalité : même brisée, même bancale, même imparfaite, mais aussi lumineuse, joyeuse, belle et rayonnante de qui je suis, cet être unique que je suis : cet être unique que nous sommes tous ici sur cette Terre.
L’AMOUR DANS LE TAROT DE MARSEILLE
L’AMOUR INCONDITIONNEL ET LA GUÉRISON DE NOS BLESSURES
Le Tarot de Marseille dit exactement cela.
L’Amour inconditionnel, celui qui accueille sans jamais juger, est représenté par l’Arcane II de la Papesse, son livre grand ouvert posé sur les genoux — le savoir et l’Amour qui ne se referment jamais.
Il existe aussi une autre carte, tout aussi magnifique, qui parle précisément de guérison : l’Arcane XIV, Tempérance, qui verse l’eau d’un vase à l’autre sans en perdre une goutte, comme un baume patient posé sur nos blessures.
Ces deux archétypes nous renvoient à cet espace d’Amour divin, ce Tout Autre qui reste, en dernier ressort, l’endroit où l’on peut toujours aller chercher réparation, guérison et Amour infini.
La réparation de nos blessures vient donc toujours d’un « autre ».
C’est pourquoi, dans la relation amoureuse, c’est dans le lien d’Amour vrai et authentique avec la personne que j’aime que peut se réparer ce qui a été blessé en moi — et ce qui a été blessé en lui, par le même mouvement de moi vers lui.
C’est un mouvement de balancier réciproque : grâce à toi je me répare, grâce à moi tu te répares, et finalement nous nous réparons ensemble, nous nous sauvons l’un l’autre. Parce qu’il y a de l’Amour, et que cet Amour apparaît à un moment essentiel : celui où nous cessons de faire semblant, celui où nous sommes vraiment authentiques.
Sur le plan plus précisément humain, celui de la relation amoureuse, le Tarot de Marseille propose une lecture qui rejoint tout cela avec une grande justesse.
Il existe deux couples parmi les 22 arcanes majeurs : le couple de l’Impératrice et l’Empereur, puis celui de la Papesse et le Pape.
Une première lecture
Une première lecture pourrait dire que le couple Impératrice-Empereur est un couple fusionnel, presque immature, tant les deux figures se regardent l’une l’autre, comme enfermées dans la bulle qu’elles ont créée. Face à eux, la Papesse et le Pape se tournent le dos : toujours en contact, bien sûr, mais chacun tourné vers un espace autre que celui du couple.
Une seconde lecture, plus nuancée
J’aimerais proposer une seconde lecture, plus nuancée : et si ces quatre figures n’étaient que deux facettes d’un seul et même archétype du couple, observé à deux moments différents de son histoire ?
D’un point de vue temporel et cyclique, l’Impératrice et l’Empereur représentent la première phase de la rencontre amoureuse, celle où le couple se construit. Se connaître soi-même et créer un lien demande alors une proximité — non pas une fusion, mais ce regard profond dans les yeux, ces mains tenues, qui tissent ensemble un lien sûr, confiant, profondément intime. Cette proximité-là est tout à fait nécessaire pour poser les bases d’une relation solide et durable.
Vient ensuite la phase de construction de la relation dans la durée, où la confiance étant établie, chacun peut à nouveau déployer sa propre mission sur Terre — une mission personnelle, qui existait avant le couple, et une seconde mission, née de la relation elle-même : la mission du couple. C’est la Papesse et le Pape, dos à dos, toujours ensemble et pourtant chacun tourné vers une direction singulière.
Ce qui fait respirer une relation
Je conclurai en disant que ces phases d’intimité et de proximité, et ces phases où s’installe un peu plus de distance, sont toutes deux nécessaires, et ce, tout au long de l’évolution de la relation. C’est précisément ce qui fait respirer la relation, ce qui lui permet de continuer à évoluer vers quelque chose de profond. Sans intimité, pas de couple. Mais sans espace non plus, pas de couple.
V. Le mouvement de balancier
En ce sens, la rencontre amoureuse est comme un petit miracle, un élan de grâce où chacun accepte de baisser complètement les armes — pour revenir exactement à ce que nous sommes, à notre être profond. Non pas depuis l’espace de l’ego blessé, intolérant, insupportable, mais depuis l’espace d’une âme en quête de douceur, d’Amour vrai, d’unité, de paix — aspirant plus que tout à la joie du partage.
L’Amour de soi, je l’ai vraiment vécu et senti à partir du moment où j’ai senti la Vie circuler en moi. C’est d’abord et avant tout cet Amour de la Vie qui circule en moi qui peut me faire dire que je m’aime — ce n’est certainement pas depuis un point de vue égotique.
Mais pour m’aimer dans sa totalité, c’est-à-dire accepter d’aimer ces parts sombres de moi que, dans un premier élan, je rejette, c’est grâce à l’autre que je peux vraiment y parvenir.
C’est l’Amour de l’autre qui me permet d’entrer plus en Amour avec moi-même, c’est-à-dire avec ces parties blessées de moi. Et c’est mon Amour pour l’autre qui, dans le même mouvement, lui permet d’entrer davantage en Amour avec lui-même.
C’est là que le symbole de la balance intervient avec justesse — non pas pour chercher un équilibre parfait, il n’existe pas, mais pour vivre en permanence ce mouvement de balancier qui me permet de me décoller de ma blessure pour aller vers toi, authentique, et qui te permet de te décoller de la tienne pour aller vers moi, authentique. Symbole que l’on retrouve dans le Zodiaque, seul objet parmi tous les signes astrologiques.

Femme à la balance, Vermeer, 1662-1665
L’Arcane VIII, la Justice
Le Tarot de Marseille porte lui aussi cette image. L’Arcane VIII, la Justice, est une femme qui tient une balance dans une main et un glaive dans l’autre. La balance pèse, sans complaisance ni excès, ce qui doit l’être ; le glaive tranche, une fois la pesée faite.
C’est exactement ce dont il est question ici : peser avec justesse ce qui me revient à moi, et ce qui revient à l’autre, sans jamais chercher à figer la mesure une fois pour toutes.
L’étymologie du mot balance
Le mot balance vient d’ailleurs du latin bilanx, littéralement « qui a deux plateaux » (bi-, deux fois, et lanx, le plateau).
Une balance, à l’origine, n’est donc pas un point fixe : c’est un instrument à deux bras, qui ne trouve son équilibre qu’en accueillant du poids de chaque côté. Et le mouvement de balancier désigne précisément ce va-et-vient régulier d’un plateau à l’autre, comme celui d’un pendule d’horloge : un mouvement qui ne se fixe jamais au centre, mais qui, en oscillant sans cesse entre les deux pôles, crée la mesure elle-même.
C’est peut-être la meilleure image de ce qui se joue entre deux êtres qui s’aiment : non pas une immobilité stable, mais un balancement vivant, toujours recommencé.
En conclusion
Alors, si vous pensez que vous ne vous aimez pas assez pour initier le projet d’une relation amoureuse, vous êtes dans une impasse.
Si au contraire vous acceptez d’accueillir et d’aimer vos propres blessures, et de comprendre que la réparation viendra de l’autre — quel que soit cet autre, et en premier lieu, du Tout Autre — par le lien d’un Amour vrai, et qu’elle vous permettra d’avoir plus de bienveillance envers vous-même, alors je vous invite vraiment à suivre cette voie.
Je vous envoie tout mon Amour. ❤️
Nina
