Shantaram, le karma et le Tarot : acte, intention et transformation intérieure

Shantaram : ce que ce roman m’a appris sur le karma, le choix et la transformation intérieure

Il y a quelques années, j’ai été emportée par la lecture d’un roman fleuve qui allait me poursuivre longtemps après la dernière page.

Shantaram, de Gregory David Roberts.

L’histoire d’une Vie atypique, fracassée et magnifique, qui se déroule presque essentiellement dans les ruelles et les bidonvilles de Bombay, dans un village de campagne indienne, et jusqu’aux champs de bataille d’Afghanistan.

Ce livre m’a touchée d’autant plus profondément que je connais bien l’Inde — pour y être allée de nombreuses fois. Pas Bombay, que je n’ai jamais vue, mais cette Inde-là qui se glisse sous la peau et ne vous quitte plus.

Lire Shantaram, c’était retrouver quelque chose de familier et d’intime dans chaque page.

Ce livre m’a offert bien plus qu’une aventure. Il m’a donné un miroir.

Un miroir pour comprendre certains de mes propres actes — pourquoi des choix conscients, raisonnables, m’avaient parfois menée à ma perte. Et pourquoi d’autres, moins logiques, voire impulsifs ou inconscients, m’avaient conduite exactement là où je devais être : sur le lieu de mon bonheur et de mon accomplissement.

Je trouve le sujet passionnant —mais je reconnais qu’il est complexe.

Accrochez-vous 😉. Et donnez-moi votre avis en commentaire !


1. La trame du roman

Shantaram (2003) est un roman semi-autobiographique de Gregory David Roberts, environ 900 pages d’une écriture généreuse, lyrique, hantée.

Lin — pseudonyme de l’auteur — est un Australien évadé de prison où il purgeait une peine pour braquages. Il fuit en Inde et atterrit à Bombay au début des années 1980. La ville l’absorbe aussitôt : il y rencontre Prabaker, un guide solaire qui deviendra son ami le plus proche, puis Karla, une Suisso-américaine mystérieuse dont il tombe follement amoureux, et une galerie de personnages hauts en couleur — escrocs, prostituées, acteurs de Bollywood, mafieux.

Prabaker emmène Lin dans son village natal de Sunder, à la campagne, où Lin séjourne six mois. Il y apprend le marathi, travaille avec les habitants, et gagne leur affection au point que la mère de Prabaker lui donne un nom : Shantaram — « homme de paix, homme pacifique ». C’est l’un des moments les plus beaux du roman, et peut-être son centre de gravité moral.

De retour à Bombay, Lin s’installe dans un bidonville où il soigne les habitants avec des moyens rudimentaires. Il rejoint ensuite la pègre bombayenne dirigée par Khader Khan — parrain philosophe, père de substitution, figure énigmatique — qui lui transmet une vision quasi mystique du monde.

Cette relation l’entraîne dans des trafics, des faux passeports, et finalement une expédition militaire en Afghanistan aux côtés des Moudjahidines.

Les grands thèmes qui traversent le roman : la rédemption, l’amour de Bombay (ville-personnage à part entière, dans toute sa beauté chaotique), la philosophie du bien et du mal, l’Amour passion et la fraternité qui transcende les origines.

Gregory David Roberts brouille les frontières entre fiction et mémoire — une grande partie est tirée de sa propre Vie. Il reste pour moi l’un des portraits les plus envoûtants jamais écrits sur l’Inde.


2. L’idée qui m’a traversée

De ce livre, plus philosophique qu’il n’en a l’air, j’ai retenu une idée qui semble paradoxale — et qui m’a longtemps occupée :

Faire le bien pour de mauvaises raisons. Faire le mal pour de bonnes raisons.

Gregory David Roberts joue avec cette tension tout au long du roman : les actes humains ne sont jamais « purs ». Ils sont traversés par des intentions mêlées, des peurs, des désirs contradictoires.

La dissociation entre l’acte (⇢ ce que l’on fait) et l’intention (⇢ pourquoi on le fait) est au cœur de sa réflexion.

Et cette dissociation me conduit directement à une méditation sur le karma, le choix et les conséquences de nos actes.


3. Faire le bien pour de mauvaises raisons

C’est probablement la situation la plus fréquente dans la vie sociale. Elle est souvent invisible, même à nos propres yeux.

Tu aides quelqu’un… mais pour être admiré.e.

Tu dis la vérité… mais pour blesser.

Tu respectes les règles… mais uniquement par peur.

La question philosophique qui émerge est fondamentale : un acte est-il bon en soi, ou dépend-il de l’intention qui l’anime ?

Pour Kant, seule l’intention compte : un acte n’est moral que s’il est accompli par devoir, non par intérêt.

Pour les utilitaristes comme Bentham, une action est moralement bonne si elle produit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Ce qui compte, c’est le résultat — pas l’intention. Ce donc sont surtout les conséquences qui importent.

Ces deux visions s’affrontent — mais aucune ne suffit vraiment.

Ce que j’ai observé en moi, et peut-être reconnaîtrez-vous : agir « bien » pour de mauvaises raisons crée un décalage intérieur sourd. On peut y perdre le sens de ses valeurs. Construire une identité fondée sur le regard des autres. Devenir dépendant.e de la validation externe. Et ainsi, même une « bonne action » peut littéralement nous éloigner de nous-même.


4. Faire le mal pour de bonnes raisons

Là, on entre dans une zone beaucoup plus troublante.

Mentir pour protéger quelqu’un. Désobéir à une loi injuste. Rompre brutalement une relation pour se préserver. Être violent.e pour survivre.

L’acte est « mauvais » selon les normes sociales — mais l’intention peut être profondément juste.
C’est tout le cœur des dilemmes moraux :
Peut-on trahir pour rester fidèle à soi-même ? Peut-on faire du mal pour réduire la souffrance ?

L’histoire en connaît des exemples extrêmes : ceux qui ont désobéi sous l’Occupation, au péril de leur Vie, savaient qu’ils transgressaient la loi. Mais ils savaient aussi, intérieurement, pourquoi.


5. La sagesse derrière le paradoxe

Ce que suggère Shantaram, ce n’est pas de choisir un camp simple — l’acte ou l’intention. C’est de reconnaître que la moralité humaine est tragiquement complexe.

On n’agit presque jamais avec une pureté totale. Nos actions mêlent peur, amour, orgueil, survie, désir de reconnaissance.

Faire « le bien » peut être lâche. Faire « le mal » peut être courageux.

Et parfois, transgresser est une façon de se réaligner avec soi-même.

Mais — et c’est là que la sagesse devient exigeante — on peut aussi se raconter des histoires pour justifier n’importe quoi.

On pourrait résumer ainsi les quatre combinaisons possibles :

  • Un acte juste avec une intention juste : c’est l’idéal moral.
  • Un acte juste avec une intention fausse : c’est de l’hypocrisie.
  • Un acte « mauvais » avec une intention juste : c’est une tragédie morale.
  • Un acte « mauvais » avec une intention fausse : c’est du cynisme, parfois même un crime.

La zone la plus intéressante — et la plus humaine — est celle de la tragédie morale : quand tu fais quelque chose de « mal », que tu sais pourquoi tu le fais, et que tu en assumes le prix.


6. Cinq citations, cinq éclairages

Roberts sème dans son roman des phrases qui condensent cette réflexion.

En voici cinq qui m’ont particulièrement touchée.

« La vérité est une brute que nous prétendons tous aimer. »

“The truth is a bully we all pretend to like.”

On fait parfois de « bonnes choses » — dire la vérité — pour des raisons qui ne sont pas nobles. On s’en sert comme d’une arme. La vérité peut blesser autant que protéger, selon l’intention qui la porte.

« Parfois nous aimons avec rien d’autre que l’espoir. Parfois nous pleurons avec tout, sauf des larmes. »

“Sometimes we love with nothing more than hope. Sometimes we cry with everything except tears.”

Les émotions, comme les actions, sont rarement pures. Elles s’entremêlent, se brouillent, se contredisent. Cette ambivalence est ce qui nous rend humains — et difficiles à comprendre, même pour nous-même !

« On ne peut pas toujours choisir ce qui est juste. Parfois il faut choisir entre deux choses mauvaises. »

“You can’t always choose the right thing. Sometimes you have to choose between two wrong things.”
Le vrai dilemme moral n’est pas entre le bien et le mal — c’est entre deux formes de mal. Et il faut choisir en fonction d’une raison plus profonde que celle dictée par la règle.

« Les bonnes intentions ne rendent pas justes les mauvaises actions. »

“Good intentions don’t make wrong things right.”
C’est la citation qui me touche le plus, et celle qui sauve le livre du relativisme facile. Avoir une bonne intention ne suffit pas à justifier une mauvaise action. Le prix doit être assumé.

« Nous devons tous vivre avec les choix que nous faisons. »

“We all have to live with the choices we make.”

La vraie question n’est pas seulement « bien ou mal ».

C’est : est-ce que je peux porter les conséquences de cet acte ?
Pas devant les autres — devant moi-même.


Ces cinq citations dessinent ensemble une sagesse exigeante :
Les intentions comptent… mais ne suffisent pas.
Les actes comptent… mais ne disent pas tout.
Et au centre de tout : la responsabilité personnelle.


7. L’esprit profond du livre

Si je devais condenser l’âme de Shantaram en une phrase, ce serait celle-ci, que Roberts formule à travers ses personnages :

Ce n’est pas seulement ce que tu fais qui te définit, ni seulement pourquoi tu le fais, mais ce que tu es prêt à devenir pour vivre avec ce choix.

  • L’acte seul est insuffisant pour comprendre une personne. Deux êtres peuvent accomplir exactement la même chose — l’un par amour, l’autre par calcul. Intérieurement, ce n’est pas du tout la même réalité.
  • L’intention ne règle pas tout non plus. Une « bonne intention » peut être naïve, être une excuse, éviter de voir les conséquences réelles. L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on.
  • Ce que tu es prêt à devenir : c’est là que tout se joue. Chaque choix te transforme — pas seulement extérieurement, mais intérieurement. Tu mens pour protéger quelqu’un : peut-être était-ce justifié, mais tu deviens quelqu’un qui a franchi cette limite. Tu te trahis pour rester accepté : tu fais une « bonne action sociale », mais tu deviens quelqu’un qui s’abandonne.

La vraie question devient alors : quel type de personne suis-je en train de devenir à travers cet acte ?


8. Le karma et la vision bouddhiste

Cette réflexion rejoint naturellement le bouddhisme — et ce n’est pas un hasard : Shantaram baigne dans cette influence.

Dans la pensée de Siddhartha Gautama (le Bouddha), ce qui crée le karma, ce n’est pas l’acte en lui-même, mais l’intention (cetana) qui l’engendre. Aider avec sincérité et aider pour manipuler produisent deux réalités karmiques radicalement différentes — même si le geste est identique de l’extérieur.

Mais le bouddhisme ne s’arrête pas là. Même une bonne intention peut créer de la souffrance, renforcer l’illusion, nourrir l’ego. Ce qui rejoint directement : « Good intentions don’t make wrong things right. »

Le critère ultime dans la pensée bouddhiste n’est pas moral au sens classique. Il est pragmatique et profond : est-ce que cette action réduit ou augmente la souffrance ? (dukkha)

Cette question casse les catégories rigides. Mentir peut parfois réduire la souffrance. Dire la vérité peut parfois en créer. Ce n’est pas une invitation au relativisme — c’est une invitation à la lucidité.

Et l’idée que j’aime le plus dans cette perspective : il n’y a pas de « soi » fixe qui devient quelque chose. Il y a un processus en mouvement. C’est la notion que le Boudhhisme nomme le non-soi (anatta).

Ce que tu fais et pourquoi tu le fais façonnent ton esprit, et ce façonnage détermine la qualité de ta conscience — donc la qualité de ta Vie.


9. Ce que ça change dans la Vie réelle

Cette réflexion ne mène pas à une paralysie morale. Elle invite à une forme de lucidité vivante :

  • Ne pas juger trop vite — ni soi, ni les autres.
  • Examiner ses motivations profondes, avec honnêteté.
  • Accepter que certaines décisions n’ont pas de solution « propre ».
  • Et chercher, autant que possible, l’alignement entre ce que je fais, pourquoi je le fais, et qui je veux être.

Elle invite aussi à ne pas se flageller pour l’imperfection. Dans la perspective bouddhiste, l’imperfection est la condition normale. Ce qui compte, c’est l’éveil progressif à cette imperfection. Ce n’est pas grave de tomber. Ce qui compte, c’est de voir comment tu tombes — et comment tu te relèves.

Et il y a un piège subtil à éviter : vouloir « être quelqu’un de bien » peut devenir une nouvelle forme d’ego ! La vraie transformation n’est pas de lisser tout ça, mais d’intégrer lucidement toutes les parts de soi, y compris bien sûr notre Ombre.

Dans Shantaram, les personnages ne deviennent pas parfaits. Ils deviennent plus conscients, plus responsables, plus enclins à aimer malgré leurs contradictions. Et c’est infiniment plus réel et touchant que l’idéal de pureté. Impossible à atteindre dans le fond, si ce n’est dans un bain de mensonge et d’hypocrisie


10. Et le Tarot dans tout ça ?

Le Tarot de Marseille ne tranche pas entre le bien et le mal. Il ne juge pas, ne prescrit pas, ne condamne pas. Ce qu’il fait — avec une précision parfois vertigineuse — c’est poser devant nous la carte de ce qui est, et nous inviter à regarder en face.

Plusieurs arcanes majeurs résonnent directement avec cette réflexion sur l’acte et l’intention.

Le Bateleur (arcane I) ouvre le jeu : il a tous les outils sur sa table, toutes les possibilités. Mais c’est lui — et lui seul — qui décide comment il va s’en servir. L’acte est entre ses mains. L’intention, c’est à lui de clarifier. Ce n’est ni bon ni mauvais : c’est ouvert.

La Justice (arcane VIII) ne représente pas un tribunal extérieur. Elle est l’image de la conscience qui pèse, qui mesure, qui tente d’aligner l’acte et la valeur intérieure. Elle ne punit pas : elle rend visible le déséquilibre.

Le Diable (arcane XV) est peut-être l’arcane le plus mal compris — et le plus courageux. Il ne représente pas le mal au sens moral, mais ce qui en nous échappe à la lumière : nos ombres, nos attachements, nos parts inconfortables que nous préférons ignorer. Face à cette réflexion sur l’acte et l’intention, il pose une question radicale : es-tu capable de regarder honnêtement ce qui te motive vraiment ? Il est amoral — pas immoral. Il ne juge pas. Il révèle. Et il y a dans cette révélation une forme de liberté, parce qu’on ne peut se transformer que de ce qu’on accepte de voir. Le Diable, c’est le courage de notre parfaite imperfection assumée.

La Lune (arcane XVIII) est peut-être l’arcane de nos zones grises. Elle éclaire ce qui est trouble, ce qui se passe la nuit, là où les motivations ne sont pas toujours claires — ni pour nous-même. Elle invite non pas à l’interprétation anxieuse, mais à l’honnêteté avec ses propres ombres.

Le Jugement (arcane XX) n’est pas une condamnation. C’est un appel à se relever, à entendre quelque chose de plus profond que la règle sociale — à répondre à sa propre voix intérieure, même si elle dit des choses inconfortables.

Le Monde (arcane XXI) n’a pas de réponse à donner sur ce qui est bien ou mal. Il est la totalité — la danse dans le cercle, l’accomplissement qui n’exclut rien, ni le vrai, ni le faux : notre parfaite imperfection.

Ce qui me touche dans le Tarot de Marseille, c’est précisément qu’il ne simplifie pas. Il tient ensemble les contraires. Il dit : tu es ceci, et aussi cela. Et les deux sont vrais. Un peu comme dans Shantaram.

Quand une carte difficile apparaît dans un tirage, je n’y vois pas un jugement. J’y vois une invitation à regarder l’intention qui se cache derrière l’acte — et la transformation que ce choix est en train d’opérer en moi.

Parce que finalement, c’est peut-être ça la vraie question du Tarot, comme de la Vie :

Qui suis-je en train de devenir ?
Car nous avons à tout moment la possibilité de choisir qui nous voulons devenir : une personne mue par son ego blessée, qui sera à son tour blessante, ou égoïste, ou une personne profondément aimante ?



Vous avez lu Shantaram ? Ou vous avez été traversé.e par cette question — faire le bien pour de mauvaises raisons, faire le mal pour de bonnes raisons ? Je serais heureuse de lire vos réflexions en commentaire.

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