le Tarot : l’étoile intérieure au service du surréalisme
Après vous avoir évoqué la notion de hasard objectif et étudié le thème natal d’André Breton dans mes précédents articles, j’ai eu l’élan d’écrire un article sur le relation de Breton avec le Tarot de Marseille.
André Breton entretenait une relation fascinante et profonde avec le Tarot de Marseille, qu’il considérait comme un réservoir de symboles poétiques et un catalyseur pour le « hasard objectif » justement.
Il ne voyait pas le Tarot de Marseille comme un simple jeu de cartes, mais comme un système de connaissance « magique » capable de relier le monde intérieur et la réalité extérieure.
Pour lui, le Tarot de Marseille n’était pas un simple vestige du passé ni un divertissement de salon. Il y voyait un pont jeté entre le rêve et la matière, un langage crypté capable de répondre aux interrogations les plus profondes de l’âme humaine.
Dans une époque de déchirements et d’exils, au moment de la Seconde guerre mondiale, les arcanes sont devenus pour lui de véritables talismans de liberté.
Sa passion pour ce système symbolique l’a même mené jusqu’à la création subversive et collective d’un nouveau « Jeu de Marseille » et a inspiré l’écriture de son roman d’Arcane 17.
I. Une passion pour l’ésotérisme et les symboles
Pour Breton, le Tarot était un système de signes capable de révéler les désirs inconscients de l’individu. Il possédait plusieurs éditions de tarots, dont une célèbre édition du Tarot de Marseille de Nicolas Conver (1761), rééditée par Paul Marteau.
Il voyait dans les arcanes une structure similaire à la pensée surréaliste :
- L’analogie : les images ne sont pas figées, elles entrent en résonance avec la réalité du sujet.
- Le merveilleux : les cartes sont des portes ouvertes sur l’irrationnel et le rêve.
1. La création du « Jeu de Marseille » (1940-1941)
Pendant la Seconde guerre mondiale, peu avant d’écrire Arcane 17, Breton et le groupe surréaliste (dont Max Ernst et André Masson) se retrouvent bloqués à Marseille à la villa Air-Bel, en attendant de pouvoir s’exiler. Pour tromper l’ennui et affirmer leur liberté face à l’oppression nazie, ils créent leur propre jeu de cartes : « le Jeu de Marseille ».
Bien qu’il s’appuie sur la structure d’un jeu de cartes classique, ce projet est imprégné de l’esprit du tarot :
- Ils suppriment les figures royales (rois, reines, valets) considérées comme militaires ou réactionnaires.
- Ils les remplacent par des Génies, des Sirènes et des Mages.
- Les enseignes changent aussi : les cœurs deviennent des flammes (l’amour), les carreaux des roues (la révolution), les trèfles des serrures (la connaissance) et les piques des étoiles (le rêve).

2. Arcane 17 et L’Étoile : le symbole de la renaissance
Ce texte est une évidence pour la tarologue que je suis ! Il fait évidemment référence à L’Étoile, 17ème arcane majeur du Tarot.
C’est lors de son exil au Canada que Breton choisit spécifiquement la dix-septième lame, l’Étoile, pour titre de son livre.
Arcane 17, écrit par André Breton en 1944 alors qu’il est en exil au Québec, est une œuvre lumineuse qui mêle le récit de voyage, la méditation poétique et le manifeste politique. Le titre fait référence à l’Étoile, symbole d’harmonie, d’espérance et de renaissance.
Pour lui, cette carte représente :
- L’espoir : une femme verse de l’eau dans un courant, symbolisant la Vie qui continue malgré tout.
- La nudité et la vérité : la figure féminine sur la carte incarne la pureté et la transparence du sentiment amoureux.
- La guidance : l’étoile centrale est le repère dans la nuit de la guerre, l’image même d’Elisa qui guide Breton vers la lumière.
a) Le message d’espoir au milieu des décombres
Breton écrit ce texte alors que la seconde guerre mondiale fait rage. En observant le rocher Percé en Gaspésie (Québec), il médite sur la capacité de la nature et de l’esprit humain à se régénérer. Le livre est un cri contre la destruction, cherchant dans le surréalisme et l’ésotérisme des raisons de croire en un avenir nouveau.
b) La figure de l’Étoile et de la femme
Pour l’auteur, le salut du monde passe par la reconnaissance du principe féminin. Il s’oppose à la rigidité des systèmes masculins (guerre, dogmes) et prône un amour électif et salvateur. La figure de l’Étoile incarne cette promesse de reconstruction après le chaos.
- Le rôle de la femme : Il appelle à une « dévolution » (passation) du pouvoir aux femmes pour équilibrer une humanité dévastée par la violence.
- Le mythe de Mélusine : Breton réinterprète ce mythe, voyant en la femme-fée une puissance de transformation et de liberté.
c) Les thèmes majeurs du texte
- L’Amour unique : la rencontre avec Elisa, sa future compagne, qui redonne un sens à son existence et devient le moteur de sa reconstruction personnelle.
- L’ésotérisme : l’utilisation des symboles du tarot, notamment l’étoile, comme des clés de lecture pour interpréter le monde et l’histoire.
- La Nature : le paysage sauvage de la Gaspésie, et particulièrement le rocher Percé, qui sert de miroir aux mouvements de l’âme et à la puissance de la vie.
d) L’Amour unique
Breton parle dans ce livre de son amour pour Elisa Claro (plus tard Elisa Breton). Sa présence est le cœur battant du livre. Breton la rencontre en décembre 1943 à New York, alors qu’ils sont tous deux en exil et marqués par des deuils personnels. C’est leur voyage ensemble en Gaspésie, au Québec, durant l’été 1944, qui cristallise l’écriture d’Arcane 17.
Dans Arcane 17, Elisa représente la femme-salut : Elisa n’est pas seulement une compagne, elle est la figure qui permet à Breton de sortir de la noirceur de la guerre. Elle incarne cette « lueur » qui guide le poète, tout comme l’étoile guide le voyageur.
e) L’influence graphique directe
La relation est si étroite que l’édition originale d’ Arcane 17 comprenait des illustrations de lames de tarot réalisées par l’artiste Roberto Matta. Ces dessins réinterprétaient les figures de l’Amoureux, du Chariot, de la Lune et bien sûr de l’Étoile, ancrant visuellement le texte dans l’univers de la cartomancie… et du surréalisme !
Breton a choisi cette carte spécifique pour son livre car elle est la seule du Tarot de Marseille à représenter une femme entièrement nue dans un paysage naturel.
3. Les symboles de la carte dans le texte :
- La femme à la source : Sur la lame, une femme verse l’eau de deux cruches. Breton y voit Elisa, celle qui « épanche » la douleur et redonne Vie à la terre brûlée par la guerre.
- L’astronomie poétique : L’étoile centrale (la plus grande) est entourée de sept autres. Pour lui, c’est l’image de l’Amour unique qui rayonne au milieu du chaos mondial.
- Le chiffre 17 : C’est un nombre de « passage » et de protection. Dans le tarot, l’Étoile arrive juste après la Maison Dieu (l’arcane 16), qui symbolise l’écroulement et la destruction. L’Étoile est donc la promesse de la reconstruction.
4. L’influence sur l’objet-livre
La relation avec le Tarot était si concrète que l’édition originale d’ Arcane 17 (1945) comprenait quatre lames de tarot dessinées par l’artiste Roberto Matta.
Breton a personnellement supervisé ces illustrations pour qu’elles reflètent son propre système de correspondances :
- L’Amoureux (pour le choix passionnel).
- Le Chariot (pour le voyage en Gaspésie).
- La Lune (pour l’imaginaire et la mélancolie).
- L’Étoile (pour Elisa et l’espérance).
C’est ainsi qu’il transforme le Tarot en une véritable boussole pour sa propre vie.
« Ma seule étoile vit. » conclut il à la fin d’Arcane 17.
II. Le Tarot comme « alphabet du désir »
Pour Breton, le tarot était un langage visuel.
Il collectionnait les jeux anciens et utilisait les lames pour pratiquer le « hasard objectif » : cette idée que les événements extérieurs (comme par exemple un tirage de cartes) peuvent répondre à nos interrogations les plus profondes.
Il appréciait le tarot car c’est un art qui échappe à la logique rationnelle pour entrer dans le domaine de l’analogie et du rêve. Il était pour lui une structure de pensée non rationnelle.
Il n’utilisait pas seulement le tarot comme un simple jeu décoratif, mais comme un véritable outil de connaissance. Pour lui, les cartes permettaient de court-circuiter la raison pour laisser parler l’inconscient.
Conclusion : L’héritage d’une vision étoilée
Si Arcane 17 est l’œuvre où le Tarot est le plus explicite, l’influence des cartes traverse toute sa vie puisque Breton a utilisé les lames dans d’autres œuvres.
Breton voyait dans le Tarot une structure analogue à la pensée surréaliste (l’analogie, le merveilleux). Il possédait plusieurs jeux et baignait dans cette culture symbolique.
En plaçant l’Étoile au sommet de sa réflexion, Breton a définitivement ancré le Tarot de Marseille dans la modernité poétique.
Il nous enseigne que tirer les cartes n’est pas une attitude passive face au destin, mais une manière active de réenchanter le monde.
Le « Jeu de Marseille » et l’écriture d’Arcane 17 témoignent d’une même conviction : la beauté et le symbole sont nos meilleures armes contre l’obscurantisme.
Aujourd’hui encore, cette approche nous invite à regarder chaque arcane non comme une sentence, mais comme une porte ouverte sur notre propre « merveilleux intérieur ».
