Pourquoi le mystère de l’existence nous fascine-t-il tant ?

Dans cet article, je souhaite explorer ce que sont le mystère de l’existence et le sens de la Vie.
Non donner des réponses, mais tenter des pistes de réflexion…

Il y a des mots qui méritent qu’on s’y arrête avant même de les utiliser. Mystère est de ceux-là.

Il nous vient du grec mystérion, dérivé du verbe myein — fermer. Fermer la bouche. Fermer les yeux. Ce verbe désigne le geste de celui qui se tait, qui rentre en lui-même, qui cesse de vouloir tout voir et tout dire. De ce même verbe naîtront mystique — celui qui chemine dans cet espace intérieur — et muet, comme si le silence était la demeure naturelle du mystère.

Dans la Grèce ancienne, les mystères étaient des rites initiatiques secrets. Les plus célèbres, ceux d’Éleusis, consacrés à Déméter et Perséphone, n’étaient accessibles qu’après une longue préparation. Ce qu’on y vivait ne pouvait pas se raconter — non par interdit, mais parce que l’expérience dépassait les mots. Elle s’éprouvait, elle transformait. Et puis elle se taisait.

Le mystère n’est donc pas simplement ce que l’on ne comprend pas encore. Ce n’est pas un problème provisoire en attente de solution. C’est ce qui, par nature, excède la saisie totale — ce qui se donne à ressentir avant de se donner à comprendre, et qui nous demande non pas d’expliquer, mais d’entrer.


Le Tarot de Marseille, dans sa sagesse ancienne et symbolique, a su donner des visages à ce mystère. Trois arcanes en particulier me semblent en être les gardiens les plus fidèles.

La Roue de Fortune d’abord — cet arcane vertigineux qui nous rappelle que la Vie est mouvement perpétuel, cycles incessants de naissance, d’apogée et de déclin. Elle tourne, et nous avec elle, souvent sans que nous ayons prise sur sa rotation. Les hauts succèdent aux bas, les périodes de grâce aux traversées difficiles, avec une imprévisibilité que nous aurions tort de vouloir dompter. La Roue nous enseigne l’impermanence — non pas comme une menace, mais comme la nature même du vivant. Elle nous invite à lâcher l’illusion du contrôle, à faire confiance au mouvement, à habiter l’instant plutôt que de nous arc-bouter contre ce qui vient.

L’Arcane XIII ensuite — celui que la tradition n’a pas nommé, précisément parce que certaines réalités résistent au langage, du reste cet arcane est également appelé l’Arcane Sans Nom. Il désigne la mort, bien sûr, sur le plan du corps physique — cette grande innommable que nos sociétés modernes préfèrent tenir à distance. Mais aussi toutes les morts intérieures : les deuils, les ruptures, les effondrements, ces « nuits noires de l’âme » dont parlent les mystiques de toutes traditions. Ces passages où quelque chose en nous doit mourir pour que quelque chose de neuf puisse naître. L’Arcane XIII n’est pas une fin — c’est un seuil. Et comme tout seuil, il exige qu’on le franchisse sans savoir exactement ce qui attend de l’autre côté.

La Lune enfin — peut-être l’arcane le plus mystérieux de tous. Elle parle de ce qui ne se voit pas, de ce qui échappe à la conscience ordinaire. La partie immergée de l’iceberg : les non-dits, les secrets enfouis, les mémoires que le corps garde quand l’esprit a oublié, les refoulements, en un mot : l’inconscient. Mais aussi tout ce qui se trame dans l’invisible, dans le subtil, dans ces espaces que la raison ne sait pas cartographier mais que l’âme reconnaît. La Lune nous dit que le réel est bien plus vaste que ce que nous percevons — qu’il existe des dimensions de l’existence qui ne s’expliquent pas, mais qui se sentent, se vivent, se vibrent au plus profond de soi. Et que cette part de densité du mystère n’a peut-être pas à être résolue. Peut-être doit-elle juste rester intacte.


C’est là, je crois, que l’art entre en scène. Car si le mystère résiste au langage ordinaire, il n’est pas tout à fait sans forme. L’art — la musique, la danse, la poésie, la peinture — est peut-être le seul espace où ce qui est sans forme peut recevoir une forme sans pour autant être trahi. Où l’indicible peut se dire autrement. Où la Lune peut parler sans qu’on lui demande de se justifier.

Et je reviens ici à ce vers quoi tout cela pointe — ce que selon nos sensibilités nous appelons Dieu, le Divin, le Réel, la Vie. Avec une majuscule, toujours, parce que dans tous les cas nous parlons de quelque chose de sacré. Quelque chose qui nous précède et nous dépasse, qui traverse la Roue de Fortune, l’Arcane XIII et la Lune – et tous les arcanes majeurs en somme —, qui se cache dans les plis de l’existence et qui, parfois, dans un instant de grâce — une musique, un regard, un mot d’amour, un silence habité — se laisse entrevoir.

Notre existence sur Terre est brève. Vertigineusement brève. Et dans cet espace resserré entre la naissance et la mort, nous pouvons choisir de fuir le mystère — de le remplir de bruit, de certitudes, d’agitation — ou de l’habiter. De l’apprivoiser. De se laisser traverser par lui.

Car le mystère de l’existence n’est pas une menace. C’est une invitation. Celle de vivre sans avoir besoin de tout comprendre. De poser des actes, bien sûr, de créer, d’aimer — non pas parce que l’on a trouvé une réponse, mais précisément parce que la question reste ouverte, vivante, féconde.

Vivre pleinement, c’est peut-être cela : non pas résoudre le mystère, mais lui prêter notre voix, notre corps, notre présence, notre Amour — et accepter que cette offrande soit peut être suffisante.

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