Libérer la conscience et sortir des trois conditionnements du mental

D’après Philippe Guillemant

INTRODUCTION

J’écoute avec grand intérêt les conférences de Philippe Guillemant depuis quelque temps déjà. Ingénieur physicien diplômé de l’École Centrale Paris, docteur en physique, ancien ingénieur de recherche hors classe au CNRS, il explore les liens entre science et spiritualité, causalité et intuition, et ses travaux l’amènent à revisiter la nature du temps, de la conscience et des synchronicités.

Ce qui me touche dans sa démarche, c’est qu’il construit un véritable pont entre rigueur scientifique et expérience intérieure — sans jamais sacrifier l’une à l’autre.

Ces thèmes — le mental, l’intuition, la conscience — résonnent profondément avec mes propres recherches. J’ai d’ailleurs récemment publié un article sur ces sujets [voir mon article : Du mental à l’intuition] qui en explore plusieurs dimensions.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous proposer une synthèse de la pensée de Guillemant que je trouve non seulement fascinante intellectuellement, mais tout à fait en résonance avec la façon dont je pratique et transmets le tarot et le yoga. Car – est il utile de le rappeler ? – la philosophie et la spiritualité du yoga placent la conscience exactement là où Guillemant la place lui aussi : au centre de tout.

Les trois niveaux de conscience

Philippe Guillemant distingue trois niveaux de conscience qui structurent notre rapport au réel :

La conscience organique — reliée à l’ensemble de nos perceptions sensorielles, elle est le socle de notre présence incarnée dans le monde.

La conscience du temps présent — c’est elle qui nous octroie le libre arbitre, à condition d’être suffisamment éveillés. C’est ici que se joue la liberté réelle, dans l’instant, à la croisée de ce que Jung appelait le Self et ce que Husserl nommait la conscience intentionnelle — toujours dirigée vers quelque chose, toujours en acte.

La conscience spirituelle — elle correspond à notre Soi profond, à ce qui demeure présent au fond de nous, sous les vagues de l’existence. On pourrait la rapprocher de ce que Jung appelle l’inconscient collectif, ou de ce que la tradition védantique nomme Ātman — la conscience pure, antérieure à toute forme.

Les trois conditionnements qui voilent la conscience

Si la conscience spirituelle est notre nature essentielle, pourquoi en sommes-nous si souvent coupés ?

Guillemant identifie trois conditionnements fondamentaux qui font écran.

1. Le conditionnement mental — et le lâcher-prise

Le mental est un producteur incessant de pensées, de scénarios, de ruminations. Il rejoue le passé et anticipe l’avenir, nous tenant éloignés du seul moment où la Vie se passe vraiment : maintenant.

Sortir du conditionnement mental, c’est apprendre à lâcher prise. Ce n’est pas facile — sans doute est-ce l’une des disciplines les plus ardues qui soit. Lâcher prise ne signifie pas l’abandon ou la démission, mais une qualité d’attention qui cesse de s’accrocher, de forcer, de contrôler.

La méditation est ici la voie royale. Marcher dans la Nature — lentement, en silence, en laissant les sens s’ouvrir — constitue également une pratique de désencombrement mental profonde. La Nature ne demande rien ; elle se contente d’être. Elle nous enseigne, par sa seule présence, l’art de ne pas résister à ce qui est.

Sur le plan philosophique, on peut rapprocher cela du concept bouddhiste d’anicca (impermanence). Nous souffrons parce que nous nous accrochons à ce que nous voudrions garder : une situation, une relation, une image de nous-mêmes. Or la Vie est mouvement, flux, transformation perpétuelle. Ce n’est pas le changement qui fait mal — c’est la résistance au changement. Et paradoxalement, ce à quoi nous nous accrochons le plus n’est pas toujours ce qui nous fait du bien : c’est souvent le connu, le familier, le prévisible — même quand il nous étouffe. La fixité rassure. L’inconnu fait peur. Et pourtant, c’est précisément dans le mouvement que la Vie respire. Lâcher prise, c’est accepter d’être traversé par elle.

Quand le lâcher-prise devient une manière d’être, il ouvre à l’intuition — cette forme de connaissance directe, non discursive, que le mental analytique tend à masquer.

2. Le conditionnement émotionnel — et la confiance

Le conditionnement émotionnel se manifeste souvent comme peur : peur de ne pas être à la hauteur, peur du regard de l’autre, peur de l’avenir. Cette peur ronge la confiance en soi et installe un sentiment de séparation du monde.

Sortir de ce conditionnement demande un travail sur soi souvent exigeant, qui implique de retourner vers ce qui dans le passé nous bloque — parfois jusqu’aux traumas enfouis. Les faire remonter à la surface, les regarder en face, sans se laisser dévorer par eux : c’est le chemin.

Ce travail peut bénéficier d’un accompagnement — thérapeutique, analytique, ou par des outils comme le coaching et le Tarot — pour traverser les couches de protection que nous avons construites.

En psychologie jungienne, on parlerait ici du travail sur l’Ombre — ces parts de nous que nous avons refoulées parce qu’elles nous semblaient inacceptables. C’est en les intégrant, et non en les niant, que la psyché retrouve son équilibre.

Au bout de ce chemin, la confiance se restaure. Et la confiance, lorsqu’elle s’approfondit, se mue en quelque chose de plus vaste : la foi — non pas une foi dogmatique, mais une foi vivante, existentielle, qui accepte de ne pas tout maîtriser et s’abandonne à ce qui nous dépasse.

3. Le conditionnement de l’ego — et le détachement

L’ego construit une image de soi : une identité figée, faite d’habitudes, de rôles, de croyances sur ce que nous sommes ou ne sommes pas. Cette image peut devenir une prison. Nous la défendons, nous la protégeons, nous en faisons le centre de toutes nos décisions — alors même qu’elle n’est qu’une construction, un masque parmi d’autres.

Sortir du conditionnement de l’ego, c’est cultiver le détachement — non pas l’indifférence froide, mais ce que la Bhagavad-Gîtâ appelle le nishkāma karma : agir sans s’attacher aux fruits de l’action.

C’est aussi ce que Jankélévitch nomme, dans une tout autre langue, l’acte pur — celui qui se donne sans calcul, sans retour sur soi.

Le détachement libère. Il ne rend pas indifférent au monde, il rend libre dans le monde. Et cette liberté intérieure est la source de la joie — une joie stable, indépendante des circonstances extérieures.

La connexion : fruit de la libération

Lorsque, par grâce ou par travail — ou par les deux 😉 —, on parvient à se dégager des trois conditionnements, quelque chose se produit qui ne se commande pas : on se retrouve connecté. Il n’y a rien à faire. La connexion est déjà là, elle était toujours là, simplement voilée.

Le bonheur, dans cette perspective, est toujours intérieur. Il n’est pas suspendu aux circonstances extérieures. C’est ce que les stoïciens savaient déjà : on peut trouver la paix même en prison, si l’on est libre à l’intérieur. Épictète, ancien esclave, en est la preuve vivante.

Chacun des trois lâchers ouvre alors à sa propre lumière :

  • Le lâcher-prise mental mène à → l’intuition
  • La confiance retrouvée mène à → la foi
  • Le détachement de l’ego mène à → la joie

L’intention comme mémoire du futur

Guillemant propose une idée étrange et belle : l’intention est une mémoire du futur.

Lorsqu’une intention se transforme — lorsqu’elle n’est plus un projet projeté devant soi, mais une réalité déjà vécue à l’intérieur —, elle devient mémoire. On se souvient du futur comme d’une chose accomplie. C’est une façon de comprendre que le temps n’est pas linéaire, que le désir juste précède et appelle sa réalisation.

Cette idée s’ancre dans le concept de rétrocausalité — notion issue de la physique quantique, que Guillemant place au cœur de sa pensée : le futur n’est pas seulement la conséquence du passé, il peut agir en retour sur le présent. Une cause peut émerger de ce qui n’est pas encore advenu.

L’intention portée avec suffisamment de profondeur et de détachement — sans crispation du mental, sans agenda de l’ego — crée un pont entre le maintenant et ce qui cherche à se réaliser. Elle attire le futur plutôt qu’elle ne le construit.

Cette idée résonne avec la notion jungienne de synchronicité — ces coïncidences significatives qui semblent surgir quand on est aligné avec quelque chose de plus grand que soi.

Elle résonne aussi avec ce que les traditions contemplatives nomment sankalpa en sanskrit : l’intention profonde, qui vient du cœur et non du mental, et qui porte en elle la graine de sa propre manifestation. Le sankalpa ne naît pas du mental qui veut et qui planifie : il émerge d’une couche plus profonde de l’être, là où la volonté personnelle rejoint quelque chose de plus vaste qu’elle. Dans le Yoga Nidra notamment, on le pose au seuil du sommeil et de l’éveil — dans cet état de conscience liminaire où le mental lâche enfin prise. Il ne s’agit pas de formuler un souhait, mais de se souvenir de ce que l’on est venu faire ici.

La rétrocausalité de Guillemant donne à cette pratique millénaire un langage contemporain : le sankalpa serait précisément cette mémoire du futur — une intention si ancrée qu’elle agit déjà en retour sur le présent.

Aller régulièrement dans la Nature pour recevoir des informations, s’y rendre comme on va à un rendez-vous — c’est cultiver cette écoute du futur qui parle dans le présent.

CONCLUSION

Ce que propose Philippe Guillemant, c’est en définitive une invitation à changer de posture face à la vie — non pas en accumulant des savoirs supplémentaires, mais en se libérant de ce qui encombre. Lâcher prise, retrouver confiance, se détacher de l’image figée que l’on a de soi : trois mouvements simples à nommer, exigeants à vivre, et pourtant accessibles à chacun.

Ce chemin, je le reconnais dans la pratique du yoga, où chaque séance est une occasion de revenir à soi, de traverser les couches du mental et de l’émotion pour toucher quelque chose de plus stable et de plus vaste.

Je le reconnais aussi dans le Tarot de Marseille, qui n’est pas un outil de divination mais un miroir de la conscience — une invitation à regarder en face ce que l’on évite, et à faire confiance à ce que l’on pressent.

La rétrocausalité, la mémoire du futur, la joie comme nature profonde : ces idées ne sont pas abstraites. Elles décrivent quelque chose que beaucoup d’entre nous ont effleuré dans un moment de grâce, dans un silence, dans une synchronicité qui nous a laissés sans voix. Philippe Guillemant nous donne un langage pour nommer ce que nous savons déjà, au fond. Et pour cela, je l’en remercie.

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