Jung, la synchronicité et le tarot de Marseille

La synchronicité, ce phénomène qui relie vraiment

Vous tirez une carte au hasard. Elle répond très précisément à la question que vous venez de formuler. Cette impression troublante — une image qui « tombe » au bon moment, avec une réponse claire et juste — porte un nom en psychologie des profondeurs : Carl Gustav Jung l’a appelée la synchronicité.

Et c’est précisément ce concept qui relie réellement le père de la psychologie analytique au Tarot de Marseille.

En réalité, le psychiatre C.G. Jung a peu écrit sur le Tarot de Marseille. Mais le concept qu’il a forgé pour penser le hasard porteur de sens a suffi, après lui, à fonder une rencontre durable entre sa pensée et la pratique du tirage de cartes.

La jungienne Sallie Nichols lui a d’ailleurs consacré un ouvrage en 1980 : « Jung and Tarot: An Archetypal Journey ».

La synchronicité : quand deux événements sans lien de cause se répondent

Jung forge cette notion dans les années 1920-1930 et la formalise en 1952 dans son essai « Synchronicité et paracelsica », repris dans les Œuvres complètes sous le titre « La synchronicité, principe de relations acausales ».

Il désigne par là la coïncidence entre un état psychique intérieur et un événement extérieur, sans lien de cause à effet entre les deux, mais reliés par une même signification pour celui qui les vit. Ce n’est pas le hasard qui « sait » quelque chose : c’est l’esprit qui reconnaît, dans une coïncidence, l’écho d’un contenu archétypal déjà à l’œuvre en lui. Jung en fait un troisième principe d’explication, à côté de la causalité et de la pure coïncidence — indispensable, selon lui, pour rendre compte de phénomènes que la science classique écarte sans les expliquer.

Le tirage de cartes, un processus FONDÉ SUR LA synchronicité

C’est très exactement ce mécanisme que sollicite un tirage de cartes du Tarot de Marseille.

Battre les cartes, couper, tirer : ces gestes suspendent l’enchaînement causal ordinaire et ouvrent un espace où une carte (contenant une image, des couleurs, des symboles…) — sans lien de causalité démontrable avec la question posée — peut néanmoins s’y accorder de façon signifiante, voire bluffante aux dires de certains de mes consultants !

Jung lui-même, dans le séminaire du 1er mars 1933 sur l’imagination active, rapproche explicitement le Tarot du Yi King : les deux systèmes, dit-il, se prêtent à « une méthode intuitive ayant pour but de comprendre le flux de la vie, voire de prédire des événements futurs — en tout cas de lire les conditions du moment présent ».

Cette formule de Jung est décisive : elle déplace le Tarot de la prédiction vers le diagnostic du présent — exactement l’usage qu’en fait le grand tarologue Alejandro Jodorowsky (auquel je me réfère dans mes consultations et mes enseignements) : en effet, la carte n’annonce pas l’avenir mais révèle, ici et maintenant, la configuration psychique du consultant.

Le Yi King est un texte chinois ancien (la strate la plus ancienne remonterait au début de la dynastie Zhou, autour du Xe siècle avant notre ère), littéralement le « Classique des mutations ». Il repose sur 64 hexagrammes, chacun composé de six traits pleins (yang) ou brisés (yin), eux-mêmes issus de la combinaison de 8 trigrammes fondamentaux. On le consulte traditionnellement par tirage de tiges d’achillée ou de pièces, pour obtenir un hexagramme dont le commentaire éclaire la situation présente et son mouvement de transformation possible. C’est un texte à la fois divinatoire, cosmologique et philosophique, au cœur du taoïsme et de la tradition confucéenne des commentaires.

Ce que Jung a vraiment dit du Tarot

Jung connaissait le Tarot sans en être spécialiste.

Dans une lettre du 16 septembre 1930 adressée à une certaine Mrs. Eckstein, il écrit :

« Oui, je connais le Tarot. C’est, à ma connaissance, le jeu de cartes utilisé à l’origine par les gitans espagnols, les plus anciennes cartes connues historiquement. »

La prudence de la formule — « à ma connaissance » — est de mise : ses informations historiques étaient inexactes, la recherche actuelle ne confirmant ni l’origine gitane ni l’antériorité du Tarot sur les jeux de cartes ordinaires.

Sa mention la plus développée reste celle du séminaire de 1933, déjà cité.

Jung y ajoute que les arcanes majeurs sont « une sorte d’idées archétypales, de nature différenciée, qui se mêlent aux constituants ordinaires du flux de l’inconscient », et il relie explicitement le jeu de cartes ordinaire — le rouge et le noir, la division en quatre couleurs — au symbolisme de la quaternité et de l’individuation, deux piliers de sa pensée.

Ce passage, publié dans Visions: Notes of the Seminar Given in 1930-1934 (Princeton University Press, 1997), est le texte le plus substantiel que Jung ait laissé sur le sujet.

Dans « Les Archétypes de l’inconscient collectif » (Œuvres complètes, vol. 9/1), il note enfin, en passant : « Il semble aussi que le jeu d’images dans les cartes de Tarot soit lointainement issu des archétypes de transformation — une vue qui m’a été confirmée lors d’une conférence très éclairante du professeur Bernoulli. » La référence à Rudolf Bernoulli, folkloriste suisse, montre que Jung s’était documenté — sans jamais approfondir lui-même la question.

Rudolf Bernoulli (1880–1948), historien de l’art suisse passionné d’occultisme appartenait au cercle de Jung et donna des conférences aux colloques Eranos en 1934 et 1935 — c’est très probablement à cette occasion que Jung entend l’exposé sur le Tarot qu’il cite dans son livre Les Archétypes de l’inconscient collectif.

Une expérience restée sans suite — mais révélatrice !

À la fin de sa vie, Jung envisage d’aller plus loin : mener des expériences combinant plusieurs méthodes intuitives — astrologie, géomancie, cartes de Tarot, Yi King — comme autant d’outils synchronistiques.

L’idée : si un même archétype est « constellé » chez un patient, ces méthodes, pourtant sans rapport causal entre elles, devraient converger vers un sens archétypal commun.

Dans ses Lettres (vol. II), le psychanalyste écrit : « Nous avions commencé de telles expériences à l’Institut C. G. Jung de Zurich, en utilisant des méthodes intuitives historiquement connues : astrologie, géomancie, cartes de Tarot et Yi King. Mais nous n’avions pas assez de collaborateurs ni de moyens, et nous avons dû arrêter. »

Le projet ne verra jamais le jour, faute de moyens plus que de conviction. Mais cette phrase suffit à situer, dans l’esprit de Jung lui-même, le Tarot du côté de la synchronicité — et non de la voyance, bien évidemment.

Le livre qui a fait ce que Jung n’a pas fait : Sallie Nichols et son ouvrage Jung and Tarot

Donc, Jung n’a jamais produit d’analyse systématique des vingt-deux arcanes majeurs, ni construit de correspondance formelle entre les archétypes qu’il avait étudiés et les lames du Tarot.

Ce travail, c’est une de ses héritières qui l’a mené à son terme : la psychanalyste jungienne américaine Sallie Nichols, dans son livre Jung and Tarot: An Archetypal Journey, publié en 1980 chez Weiser Books et préfacé par Laurens van der Post — proche ami et biographe de Jung, dont le nom confère à l’ouvrage une forme de caution directe.

Nichols y parcourt les vingt-deux arcanes majeurs, du Mat au Monde, comme les étapes d’un même voyage : celui de l’individuation. Chaque lame devient une figure archétypale à part entière — la Papesse comme gardienne du savoir intérieur, le Pendu comme suspension nécessaire avant la métamorphose, l’arcane XIII comme seuil de transformation, et ainsi de suite — et l’ensemble compose, selon elle, une carte psychologique du chemin vers soi, bien plus qu’un outil de divination.

C’est très exactement le pont que Jung avait entrevu dans son séminaire de 1933, sans jamais le construire lui-même.

Et c’est exactement en ce sens que j’utilise le Tarot de Marseille : comme un cheminement existentiel qui permet de passer de l’ombre à la lumière, de l’illusion à la vérité, mais aussi de se connaître mieux soi même et ainsi de « s’individuer », c’est-à-dire de devenir pleinement soi même.

Une précision utile pour qui chercherait l’ouvrage en français : à ce jour, « Jung and Tarot « n’a pas été traduit en français (une traduction espagnole, « Jung y el Tarot », a paru dès 1988). Le livre de Nichols reste donc à découvrir en anglais !

En guise de conclusion

Jung n’a pas inventé une lecture jungienne du Tarot ; mais il a légué le concept de synchronicité qui permet une lecture du Tarot dans la ligne directe de sa pensée.

La synchronicité donne un cadre rigoureux à ce que toute personne qui pratique le tirage a un jour ressenti : une carte qui, sans raison causale démontrable, dit quelque chose de vrai, de clair, de juste, posé ici et maintenant, dans l’espace de conscience de l’instant présent. L’impression troublante et libératrice du « c’est ça ».

Ce que Jung a esquissé dans une lettre, un séminaire, une note de bas de page et un projet d’expérience jamais abouti, la psychanalyste Sallie Nichols l’a déployé en système dans son livre qui confirme ce que je perçois, ressens et expérimente quotidiennement avec ce jeu symbolique extrêmement puissant qu’est le Tarot de Marseille. 

C’est en ce sens que je me réfère moi aussi à la pensée de C.G. Jung, aussi bien dans mes tirages et mes consultations que dans mes enseignements et tous mes accompagnements.

Et je lui en suis très reconnaissante.

Pour aller plus loin sur Jung et le concept de synchronicité :

  1. Les articles de Christophe Guillaume, astrologue :
    https://passion-astrologue.com/theme-natal-carl-gustav-jung/
    https://passion-astrologue.com/synchronicites-et-astrologie-jung-psychologie/
  2. Mon article : « Hasard objectif, synchronicité et Tarot de Marseille » : https://passion-tarot.com/hasard-objectif-synchronicite-et-tarot-de-marseille/

Pour en savoir plus sur le Yi King :

Pour en savoir plus sur mes accompagnements en ligne :

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