LE CHANT DU TAROT PAR ALEJANDRO JODOROWSKY


« Le Tarot est un art », écrit Jodorowsky.

Comme tout art, il arrive à son sommet quand il devient poésie.

Porté par plus de soixante années d’étude du Tarot, Alejandro Jodorowsky est entré – en artiste visionnaire – dans chacun des 22 Arcanes majeurs.

Mû par une transe poétique, il nous restitue la vie profonde et le secret caché de ces cartes hautement symboliques.

J’ai choisi de citer pour chaque carte quelques phrases qui m’ont touchée et me semblent – à travers ma propre sensibilité – restituer en quelque sorte l’âme de l’arcane.

Dites moi en commentaire comment ces poèmes résonnent pour vous !

Pour écouter la lecture des poèmes sur ma chaîne YouTube, cliquez sur ce lien :

https://youtu.be/qCISQc8tvLQ

☽ ☼ Le Mat :

Pèlerin messager de l’essentiel, c’est à dire de moi même, je fais de tous les chemins mon chemin.
Mystère insondable de l’origine première, rêve qui rêve, abondance invisible, je vais à l’essentiel, au centre du monde, pour trouver en tous lieux ma signification profonde.
Sans début, sans fin, je suis le feu qui brûle au centre de l’esprit.
Je suis le contenu qui échappe aux formes, l’indicible Vérité, la vibration éternelle de toute graine éphémère.
Sans souci je laisse entrer en moi les innombrables aspects de mon être.
Je suis ce que je suis, j’aime comme j’aime, je désire ce que je désire, je vis où je vis.


☽ ☼ Le Bateleur :

Perdu dans la jungle des fausses valeurs, que suis je si je ne me trouve moi même ?
Je navigue vers le but inaccessible pour obtenir la connaissance de moi même.
Je suis celui qui vit et non celui qui est.
Visage invisible qui se cherche dans les miroirs, je suis trois fois véritable : la graine du commencement est mon désir, par mon désir croît l’arbre de vie, et le fruit final s’évanouit, puisque tel est mon désir.

☽ ☼ La Papesse :

Dans ce livre qui respire comme un nouveau né, je suis la pure substance de tout ce qui existe, connaissance immobile et finale.
Ma foi se résume à la connaissance de ma propre absence.
Dans mon coeur ne reste que le parfum de la lumière.
Le pouvoir de la foi m’appartient, le pouvoir de l’attention m’appartient, le pouvoir de l’étonnement m’appartient.
Je ne choisis pas : on me choisit. Je ne parle pas : à travers moi, Cela parle.
Il y a un corps au delà du corps où réside le Moi véritable.
Il ne s’agit pas de dire mais d’ouvrir les yeux pour voir de plus en plus loin, de plus en plus haut.

☽ ☼ L’Impératrice :

Je suis l’actrice sacrée, il n’y a rien derrière moi.
Sceptre aérien d’une hauteur en gestation.
L’âme des morts dans mon ventre devient lumière.
Sous l’espérance de la peur, je suis le joyau de ton esprit.
Mon amour est éternel, il n’a pas d’autre cause que créer sans motif une matière qui est bien plus qu’elle même.

☽ ☼ L’Empereur :

Du navire des ténèbres je suis la clairvoyante figure de proue.
J’octroie un projet aux décombres, je convaincs le chaos d’accoucher d’un ordre.
Les battements de mon coeur dictent les lois.
J’échange les cornes de mon front contre une couronne qui impose l’obéissance.
Fais du temps un battement de cil. Avec l’obstination d’un roc, persévère.

☽ ☼ Le Pape :

Mon action est simple : unir le père avec la mère, le ciel avec la terre, l’air avec la pierre et le silence avec le chant.
Je parle d’un amour qui communique avec toutes les sphères.
La beauté est la seule nourriture permise à l’âme.
Sous le temple chante sa première pierre.
Ce qui jadis fut vérité est vérité encore.

☽ ☼ L’Amoureux :

Mémoire constante de ce qui est un, quand ton genou nu s’incline devant l’Eternel, quand la distance et le temps cessent d’être des murs et se font sang et os de ton corps.
Cherche dans le vide intérieur la couronne royale oubliée, rends toi maître de tes noms.
Tout ce qui est terre navigue vers les cieux, sans cesse tu t’élèves pour retomber en rosée.
Je t’invite à méditer sur une peau de tigre.
Tu donneras à tes jugements la beauté d’un ange qui explose.
Le but final est illusoire, tout se réalise dans l’âme, le butin de guerre c’est toi même.

☽ ☼ Le Chariot :

Cavalier de feu je ne bouge pas de ma place, et je voyage avec le temps sans sortir de l’instant.
Flèche qui est moi même mais qui traverse mon propre coeur, dans l’obscurité radiante de la lumière sans limites, j’ai réduit en poussière le troupeau des illusions.
En avant traversant le tissu des confins jusqu’au but qui est le masque du commencement ou en arrière, de vide en vide.
Triomphe de l’éternité dans les dieux qui en mon coeur s’évanouissent !
Je traverse la nuit du doute, je tranche le noeud des énigmes, je dépasse l’angoisse d’être, je suis qui je suis : je veux vivre autant que l’univers.
Je tiens entre mes mains la réalisation de l’esprit pour le faire s’élever vers la source de l’amour.

☽ ☼ La Justice :

Depuis le centre insondable monte la double énergie.
Ma vérité est illusoire en même temps que réelle, elle est superflue et profonde, ligne droite et dédale, épée et balance.
Je trame le mirage de l’impossible perfection.
La loi que je dicte, je suis la première à la respecter, puis je l’impose aux autres.
Ma plus haute récompense est que tu sois toi même.
Tu t’aimeras toi même parce que tu es grand, parce que la beauté est ton essence, tu n’iras pas sur le chemin des autres.
Tu engendreras ta propre voie.

☽ ☼ L’Hermite :

Je lève ma lampe parmi la folie et l’ignorance.
Comme d’une luciole mon éclat est un appel.
Je ne vais pas, on m’emmène. Je ne fais pas, cela m’arrive. Je ne choisis pas, on m’impose.
Ma vieillesse est celle du monde.
Cette lampe que j’élève est la lumière de l’âme.
En marchant vers le dedans, je reviens à ma propre source.
Je ne possède rien : tu es tout ce que je suis.
Unis nous sommes la solitude de Dieu.

☽ ☼ La Roue de Fortune :

Accroupie au centre de la sphère tel un sphinx impassible, face à moi l’homme doit s’interroger sur lui même, voir la mort et la promesse d’une vie éternelle.
Conclusion d’une étape, certitude d’un nouveau cycle, vies successives, spirale qui conduit l’être à sa demeure.
La chance et la malchance tournent incrustées dans le même dé.
Pour obtenir le don promis, cherche la manivelle qui me fait tourner.
Repose sous les eaux primordiales.
Ne demande pas que l’on t’aime, tu es l’amour.
Là où ne sont ni tes sens ni tes idées, ni tes désirs, c’est là que tu es.
La mort et la naissance sont des changements apparents.

☽ ☼ La Force :

Semence du volcan intérieur, je ne suis pas celle qui reflète mais celle qui est.
Là où même les mirages ne mentent pas, je suis le miel qui fleurit sur le cadavre du héros, ma clé qui est la somme de toutes les entrées, la montagne qui s’envole, l’espérance réduite à une blessure féconde.
Il me faut vaincre le fantôme de la mort.
Je veux être le lotus qui monte jusqu’au firmament.
Je suis celle qui naît de la terre, celle que les ténèbres ne connaissent pas, celle qui dans le magma est une lampe.
Te souviens tu enfin de moi ? Je suis ta mère, la force impérissable que tu appelles âme.

☽ ☼ Le Pendu :

J’ai plongé la tête dans la matrice de la terre, toujours plus profond, jusqu’à perdre les frontières.
Foetus obscur dans les racines de l’air, uni à la splendeur du parfait oubli, engendré par le vent je pends à mon arbre-mère.
Je plonge mon esprit dans la fange pour émerger dans un autre monde.
Je me donne à qui sait recevoir mon don.
Je veux renoncer à donner sans recevoir, laisser tomber la peau ancienne, acquérir un cerveau transparent, ouvrir la porte qui conduit sur le chemin des rêves.

☽ ☼ L’Arcane Sans Nom :

Araignée qui incessamment t’engendre, je te noie dans l’enfermement pour que tu sois enfin face à toi même : désintègre l’idée que tu as de toi même.
Donne moi ce qui me revient, ta peau, tes muscles, tes viscères, ton sang, et surtout ton visage, ce masque qui couvrit tes changements perpétuels.
Tu passes le seuil ténébreux vers l’unité plus vaste.
Splendeur de mon ombre, ouvre les yeux.
Jamais plus tu ne te tromperas de chemin.

☽ ☼ La Tempérance :

Si tu m’ouvres ton coeur tu y entendras résonner ma voix.
Je suis ce qui te préserve du mauvais oeil, qui transforme tes solitudes en jardins, tes écueils en joyaux.
Pour toi je sollicite la compassion du brasier qui couve dans l’ombilic de l’eau.
Créé pour toi seul je n’ai d’autre mission.
La solitude n’existe pas, nul ne meurt abandonné.
Rien ne t’a été donné qui ne soit pour tous.

☽ ☼ Le Diable :

Je suis la conscience assassine du perpétuel éphémère.
Dans le cloaque humain moi seul j’élève la torche qui exalte les ténèbres.
Je veux apporter à l’homme un cadeau magnifique : l’absence totale de morale, pour que plus jamais les ténèbres ne l’angoissent et qu’il puisse se voir en moi, son miroir noir.
Que l’énergie du moi intérieur soit transmutée en force utilisable, que la conscience soit inondée par la nuit impénétrable de mon rire, que je sois la tentation suprême.
Laisse moi être la bête sacrée où niche un ange.

☽ ☼ La Maison Dieu :

Aucune cause externe ne produit ma chute, le rayon qui m’abat surgit de moi même.
Conscince enivrée, orgasme incessant, corps livré à un heureux cataclysme.
Que dans le sillage obscur du songe puisse germer l’émeraude pour que le feu interne calcine le masque de glace imposé par la raison.
Que s’effondrent les façades, que le diadème s’ouvre comme le couvercle d’un cercueil.
Il existe une porte dans la raison : devenu voyageur du chaos resplendissant, tu avances vers l’étoile qui croît dans l’abîme.
L’amour se revêt de courage, l’espérance de certitude.
Je t’enseigne le non-faire, je t’enseigne à ne pas connaître, je t’enseigne à ne pas vouloir.


☽ ☼ L’Etoile :
A genoux au croisement des univers, orgasme venu du ventre de la terre, purifiée de l’urgence et du but, je laisse s’écouler l’éclat du cosmos pour qu’en ta mémoire infime se révèle le fondement des astres.
Pas à pas dans le vide où la peau est interne, où le sang est air, je suis, luciole bénie, celle qui te sauve.
Je t’apprends à mourir pour naître de nouveau.
Eau d’en haut dans l’eau de la terre, nudité d’où émergent des vêtures lumineuses, liens que je détache pour accepter la caresse de l’instinct, ascension de la matière vers la pensée.
Dans ton âme s’ouvre une rose.
Tu écoutes enfin la voix intérieure.

☽ ☼ La Lune :

Ici les yeux se retournent vers l’intérieur du puits.
Ici on se dépouille de son masque taillé par un chien.
La peau d’argent dont je te vêts n’est que reflet, océan de songes derrière le portrait.
Laisse la nuit t’ouvrir l’oeil de la voyance passive.
Que la poésie et la magie installent le miracle dans ton entrejambe.
Dans mon règne les vies vont et viennent en un flux incessant.
Mon miroir de cristal et d’argent n’est qu’un morceau de roc.
De moins en moins pour arriver à la vérité tu es descendu au plus profond.
Sans passé, sans futur, nu, vide et solitaire, tu traverses le chemin qui surgit de la boue et s’évanouit dans les ciel.

☽ ☼ Le Soleil :

Parcours le sentier inclément, trouve le noyau doré, fonds en lui ton masque, ose me réveiller.
Je suis moi, je suis toi, je suis toi et moi.
La somme de tous les visages, ce qui brille au delà de la mort.
Celui qui engendre la vie dans les sables déserts, te libère de l’effroi, traverse les cercles du dire.
Sublime transcendance d’un monde éphémère, l’épaisseur que j’illumine est l’immensité de l’âme.
Sans accepter la complainte de l’ombre, je te guide au delà de la souffrance.
Tu renais dans mes flammes, tu te déploies vers des dimensions subtiles, tu arrives là où tout croît sans effort.
Lieu sanctifié où tu peux unir les deux parties, ombre et lumière, feu et eau, mâle et femelle, sous mes rayons d’or.
Sous ma peau de flammes il n’y a que toi, chacune des gouttes est éternelle dans la mémoire de l’océan.

☽ ☼ Le Jugement :

Tu as cherché le noyau où être et non être se fondent en une même lumière, où l’on distingue la parole vive de la lettre morte.
L’ascension de l’âme est le fruit d’effondrements successifs.
Livre toi, enflamme toi, brûle.
Que la perte insidieuse du moi stagnant se dissolve dans le torrent universel.
Habite les deux mondes en même temps, ouvre la porte de ton ombre, fais de ton corps un calice.
Tu arriveras enfin à être celui que tu fus toujours : un messager de Dieu.
Ma voix est désormais ta conscience .
Noces du souffle divin avec la ferveur humaine, union du corps, de l’esprit et de l’âme.

☽ ☼ Le Monde :

Je t’ai suivi t’offrant l’espace illimité de mon corps et le présent éternel qui est mon diamant amour.
Je suis la spirale passionnée de l’antique puissance.
Je ne donne ni réponses, ni lois, ni leçons.
Bois à mes seins le lait de l’instant, noie dans mon absence le troupeau de tes moi.
Joie qui t’ouvre le prodige céleste, sarabande folle de tes atomes en fête.
Tu as appris à servir,
tu as appris à aimer,
tu as appris à créer,
tu as appris à vivre.
Messager de l’essentiel, c’est à dire de toi même, fais de tous mes chemins ton chemin.

Alejandro Jodorowsky

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