Philosophe français du XXe siècle, Gaston Bachelard occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée. À la fois épistémologue et penseur de l’imaginaire, il s’intéresse autant à la formation des connaissances scientifiques qu’à la puissance poétique des images. Refusant les classifications traditionnelles, il développe une philosophie originale qui articule rigueur rationnelle et rêverie, faisant de lui une figure atypique et difficile à enfermer dans un courant unique. Et c ‘est ce qui m’ a toujours touchée dans ce penseur et écrivain passionnant.
Tout comme Vladimir Jankélévitch, Gaston Bachelard porte une attention aiguë à ce qui vibre et ne se fixe pas, à ces instants fragiles qui échappent à toute saisie définitive.
Mais là où Jankélévitch guette l’instant comme une « sentinelle », Bachelard choisit d’y entrer par la rêverie, en explorant les formes sensibles par lesquelles notre imagination habite le monde.
Au cours de mes lectures de ce philosophe atypique, j’ai été marquée par la distinction qu’il fait entre les arts de l’espace et les arts du temps : non pas une simple classification esthétique, mais une manière de comprendre comment nous faisons l’expérience du réel, entre stabilité et passage, entre forme et devenir.
Et si Bachelard distingue deux grandes familles d’arts, ce n’est pas pour les opposer rigidement, mais pour mieux faire apparaître deux modalités fondamentales de notre rapport au monde, qui vont nous toucher particulièrement à un endroit de notre être, selon notre personnalité, notre histoire, notre sensibilité.
1. Les oeuvres principales de Gaston Bachelard
Bachelard se lit en deux « versants » : celui de la science et celui de l’imaginaire.
Ce sont ces derniers qui m’intéressent ici :
- L’Air et les Songes (1943) : C’est sans doute le plus proche de la musique et de la danse. Il y parle du mouvement, de la légèreté et de la « psychologie de l’ascension ».
- La Poétique de l’espace (1957) : Son œuvre la plus célèbre sur les arts de l’espace. Il y explore la maison, le nid, la coquille… non pas comme des objets froids, mais comme des lieux de protection pour l’âme.
- La Poétique de la rêverie (1960) : Idéal pour comprendre comment l’écriture et la lecture créent un temps suspendu, une « lumière » intérieure.
- L’Intuition métaphysique (1932) : Un texte court mais puissant où il rejoint Jankélévitch sur l’idée que le temps est une succession d’instants (le Kairos) plutôt qu’un flux continu.
Il é également exploré les quatre éléments dans ses quatre ouvrages célèbres :
- « La psychanalyse du feu »
- « L’eau et les rêves »
- « L’air et les songes »
- « La terre et les rêveries de la volonté »
- « La terre et les rêveries du repos »,
pour tenter une explication aux mythes , aux rêves et à l’imaginaire.
2. Les arts du temps : La fluidité
Les arts du temps, d’abord, nous plongent dans l’expérience du flux : ils ne se donnent jamais d’un seul coup, mais se déploient, se transforment et s’évanouissent dans l’instant même où ils apparaissent.
Ces arts partagent la nature même de la vie : ils sont succession et disparition.
- La Musique : Pour Bachelard, la musique est une « psychologie du temps ». Elle ne se contemple pas de l’extérieur, elle nous traverse. Elle est l’art du « presque-rien » car elle n’existe que tant qu’elle résonne. Une fois la note finie, il ne reste qu’une empreinte dans l’âme.
- L’Écriture : Elle est aussi un art du temps car elle nécessite un déploiement. On ne lit pas un livre d’un seul regard comme un tableau ; on suit une temporalité, un rythme, une mélodie intérieure. Pour Bachelard, l’écriture est une « rêverie dirigée » qui transforme le temps lourd en temps léger.
Bachelard disait :
« On ne comprend la musique que par le silence qu’elle interrompt et par celui qu’elle prépare. »
Le Kairos (l’instant sacré) naît souvent dans les arts du temps. Une note de musique ou une phrase bien ciselée peut suspendre le temps-Chronos et nous offrir cet « inachevé » qui nous rend libres.
À cette logique du devenir s’oppose, en apparence du moins, celle des arts de l’espace.
Là où la musique ou l’écriture nous traversent, la peinture, la sculpture ou l’architecture semblent s’offrir à nous dans une présence stable, presque immobile.
Pourtant, chez Bachelard, cette fixité n’est jamais pure inertie : elle devient au contraire le support d’une rêverie intérieure, d’une habitation poétique du monde.
3. Les arts de l’espace : La demeure de l’âme
Les arts du temps s’opposent aux arts de l’espace, qui définissent une fixation, comme la peinture, la photographie ou la sculpture : la peinture et la sculpture imposent une forme achevée, occupent un lieu. Pour Bachelard, ces arts tendent vers la stabilité. Bien qu’admirables, ils peuvent parfois manquer de ce « devenir » qui marque les arts du temps.
Pour Bachelard, l’espace n’est pas un vide géographique, c’est une « matière » que nous habitons avec notre imagination.
- Peinture, Photographie et Sculpture : Il les voit comme des tentatives de donner une éternité à la matière. Le sculpteur travaille la résistance (la terre, le bois) pour y loger une pensée. C’est l’art de la stabilité.
- L’Architecture : C’est pour lui l’art de l’intimité. Une maison n’est pas qu’un bâtiment, c’est un espace qui permet de rêver en sécurité. C’est une « géographie du repos ».
Entre ces deux pôles — le flux et la forme — certains arts viennent troubler la frontière.
Le cinéma, mais aussi la danse qui en est sans doute l’exemple le plus frappant : elle ne se laisse enfermer ni dans la stabilité de l’espace ni dans la seule succession du temps, mais circule entre les deux.
4. Le cinéma

The Shop around the corner, de Ernst Lubitsch (Margaret Sullavan et James Stewart)
Le cinéma pourrait alors apparaître comme un point de convergence particulièrement fécond.
Art de l’image et du cadrage, il relève de l’espace ; mais il est tout autant un art du montage, du rythme et de la durée — donc du temps.
À cela s’ajoutent la musique, la présence du corps, la narration : autant de dimensions qui en font un art total, capable de faire dialoguer les différentes formes sensibles.
En ce sens, le cinéma ne se contente pas de juxtaposer les arts : il les met en mouvement, les traverse, et ouvre un espace où le visible et le vécu viennent s’entrelacer. Le cinéma est d’ailleurs défini comme le « septième art » précisément parce qu’il est une « image-mouvement ». C’est de l’espace mis en temps.

Aurélie Dupont
5. La danse : Le pont entre l’espace et le temps
La danse est inclassable. Elle est l’art de l’espace qui se déploie dans le temps.
- Une sculpture éphémère : Le corps du danseur ou de la danseuse dessine des formes dans l’espace (comme une sculpture), mais ces formes disparaissent à peine créées (comme une note de musique).
- La synthèse de Bachelard : Dans L’Air et les Songes, Bachelard parle de la « beauté du mouvement ». La danse est une « rêverie du vol ». Elle utilise l’espace comme un appui pour s’en libérer.
Dans la danse, le corps devient l’instrument de la musique. Le Chronos (le rythme) est habité par le corps pour devenir un Kairos (l’émotion du geste).
C’est là que l’inachevé prend tout son sens : le geste de la danseuse ou du danseur est parfait parce qu’il est en train de se faire, et son essence réside dans son évanescence même.
La danse est comme une « sculpture qui s’envole ».
De la danse je suis ensuite venue au yoga : mais de ce passage, je parlerai dans un autre article…
Car si je suis plus sensible aux arts tu temps – l’écriture et la musique – les arts du mouvement et tout ce qui engage le corps me sont tout aussi nécessaires pour mon équilibre, et tout simplement pour l’expression de mon être.
Enfin, cette circulation entre visible et invisible, entre forme donnée et sens en devenir, ne se limite pas aux arts traditionnels.
On la retrouve aussi dans des pratiques plus symboliques, où l’image devient le point de départ d’un mouvement intérieur : c’est dans cette perspective que j’en viens au Tarot.

6. Le Tarot : un art visuel et intuitif
Le Tarot peut, à mes yeux, être compris comme un art à part entière, à la croisée des arts de l’espace et des arts du temps.
D’un côté, il relève pleinement du visuel : les arcanes sont des images fixes, chargées de symboles, offertes au regard comme autant de formes à contempler. En cela, il s’inscrit dans la logique des arts de l’espace, où la figure semble contenir en elle-même une totalité.
Mais cette fixité n’est qu’apparente. Car lire le Tarot, c’est entrer dans un processus : les cartes ne prennent sens que dans leur déploiement, dans leur enchaînement, dans le temps de l’interprétation. Chaque tirage est une narration en train de se faire, une écriture vivante qui engage celui ou celle qui lit autant que celui ou celle qui écoute.
Le Tarot devient alors un art du temps, un art de l’instant juste — un Kairos — où quelque chose se révèle sans jamais se figer complètement. Il ne donne pas des réponses closes, mais ouvre des chemins, des possibles, des résonances.
Ce qui s’y joue touche à une dimension plus profonde encore : celle d’un lien à l’invisible. Non pas un au-delà mystérieux au sens spectaculaire, mais une intériorité active, une source silencieuse qui traverse toutes les formes artistiques.
En ce sens, le Tarot rejoint profondément la pensée de Bachelard : comme la rêverie poétique, il ne décrit pas le monde, il le fait surgir autrement.
C’est ainsi que l’enseignement de Alejandro Jodorowsky prend toute sa valeur : considérer le Tarot non comme un outil de prédiction, mais comme un art vivant, intuitif, profondément transformateur — un art qui ne se contente pas de représenter, mais qui met en mouvement.
✨ Conclusion
À travers cette distinction entre arts de l’espace et arts du temps, Gaston Bachelard ne propose pas seulement une typologie esthétique : il nous invite à prendre conscience des différentes manières d’habiter le monde.
Entre la stabilité des formes et la fluidité du devenir, entre ce qui demeure et ce qui s’évanouit, se dessine une tension féconde — celle même de notre expérience sensible.
Et peut-être est-ce précisément dans les zones de passage, dans ces arts hybrides comme la danse ou le Tarot, que quelque chose d’essentiel se révèle : un mouvement intérieur, une respiration entre visible et invisible, où l’être trouve à la fois sa forme et son élan.
Car au fond, qu’il s’agisse d’écrire, d’écouter, de peindre ou de sculpter, de contempler, de danser ou d’interpréter, il s’agit toujours de la même chose : entrer en relation avec ce qui, en nous, cherche à se dire — et qui ne peut le faire qu’en se transformant.

